Irouleguy, voyage en terre inconnue

Comme ça un matin, une envie de faire un tour à Irouleguy, l’une des plus petites appellations de France. Pensez donc : 240 hectares de superficie contre 63 000 pour la plus grande appellation française, l’AOC Bordeaux et Bordeaux supérieur !

Deux coups de fils et les conseils de Xavier, le patron du Tokiko, un resto de gastronomie locale à Saint-Jean-de Luz pour m’indiquer les vignerons à rencontrer. Je ne recherche pas forcément les plus emblématiques car Génération Vignerons a déjà consacré un article à l’appellation.

Mais j’ai plutôt envie de découvrir ceux qui vont assurer le devenir d’une AOC dont les vins, aujourd’hui, ne sont pas réputés pour être les plus légers de la planète vin. Y a-t-il des vignerons pour des vins plus subtils, plus digestes en phase avec la demande des consommateurs, la mienne en l’occurence ?

La première prise de contact est déconcertante : Désolé mais nous ne sommes pas intéressés ! Plutôt curieux de la part de jeunes, installés depuis peu et qui auraient tout à gagner à se faire connaître…

Le deuxième appel est tout aussi surprenant : il faut d’abord passer par le syndicat…Là, on sent que la communication est bien verrouillée. Les éléments de langage ne sont pas loin !…

Bon je vous passe les détails, je finirai quand même par obtenir plusieurs rendez-vous !

Vous avez dit confidentiel ?

Cet après-midi, le ciel est plombé sur les contreforts des Pyrénées lorsque je traverse au pas la rue principale d’Ascarat, charmant petit village basque aux maisons blanches et aux volets sang de boeuf. Les rues sont désertes. Au loin un tracteur en pleine fenaison.

Un monde à part. Mais c’est un peu tout ça l’Irouleguy : discrétion, intégration dans le paysage, ici on ne la ramène pas, loin de l’affichage tapageur de certains domaines du sud de la France.

Pas de signalétique non plus. Je tourne, je tourne. Non mais clairement ce domaine est confidentiel ! Merci Google qui me guidera par un chemin de terre battue jusqu’à la porte du domaine Espila.

Domaine Espila le vin rebelle

Paul Carricaburu m’attend assis sur le marchepied de son 4×4 et nous grimpons aussitôt dans ses vignes. Paul est un vigneron à part, au caractère bien trempé : entre Sébastien Chabal pour l’homme des cavernes et Eric Cantona pour l’esprit de révolte. Mais il émane du personnage une grande gentillesse et une certaine poésie surtout quand il vous parle de sa terre natale.

Ingénieur agronome dans l’agro-alimentaire puis pour le compte d’une ONG en Afrique, il décide de reprendre la ferme familiale en 2004. Un retour à la terre qu’il doit à sa famille dit-il.

Eleveur de pottoks -ici la polyculture est la règle- il plante en 2008 des vignes sur la terre de son grand-père. 30 ares pour commencer. Un désaccord avec la cave coopérative l’amène assez vite à chercher d’autres parcelles en location. Soit en tout un peu plus d’un hectare.

Au bout de neuf ans l’occasion se présente de racheter une de ces parcelles. Paul Carricaburu : j’étais trop content qu’on me vende de la terre, moi je serais incapable de vendre un mètre carré tant que je vivrai !

Paul ne fait que du blanc : du petit manseng, du gros manseng et du petit courbu et par chance les quatre parcelles sont sur trois terroirs différents, ici c’est du gré l’autre côté c’est du calcaire et là-bas c’est de l’ophite. Au final j’assemble le tout et ça fait un Irouleguy sec classique. 32hl en 2020.

basque et citoyen du monde

Retour au chai installé dans l’ancienne étable de la ferme. A défaut de livrer son raisin à la cave coop, Paul a d’abord vendu pendant six ans sa récolte au domaine Brana : depuis trois ans je me régale à faire mon vin, à le vendre, à en parler. Et en bio. En bio pourquoi ? parce que ma mère est décédée d’un cancer du pancréas, mon père lui avait une leucémie, il a été paysan toute sa vie…

Paul regrette que, dans le lycée agricole où il enseigne, le bio ne soit pas pris en compte : quand on parle du bio ils vous prennent pour le rebelle de service. Je suis un peu remonté contre ça, parce que l’éducation ça doit commencer par là : la santé…

D’ailleurs Paul Carricaburu est un membre actif d’Euskal Herriko un mouvement paysan qui prône une agriculture biologique, autonome et économe en Pays basque.

A la dégustation, une surprise plutôt agréable : je découvre un vin blanc aromatique, complexe, fruité, un blanc d’Irouleguy  à servir en apéritif ou pour accompagner un plateau de fruits de mer. Un vin que l’on peut retrouver chez les cavistes et à la carte des restaurants de la région.

La bouteille m’interpelle : l’étiquette n’a manifestement pas été conçue par un spécialiste du packaging ! Une constellation céleste ? un géoglyphe de Nazca ?

Comme j’ai du mal à en saisir le sens, Paul se plait à la commenter :  c’est l’histoire de ma maison : là c’est la porte d’entrée avec ici la pierre qui est cassée, ça c’est la vigne très pentue. ESPILĀKO XURIĀ Espila, c’est le nom de la maison, CO c’est D’, Xuria ça veut dire blanc. 

Blanc comme le vin blanc ? Paul Carricabaru s’esclaffe : ça fait référence aux familles blanches et rouges dans les villages. Les familles blanches proches des curés, les Echouli, et les Gouri les laïques, les rouges, proches de l’instit. Ici au Pays basque ils se sont frittés mais grave. Il y a eu des morts. Ambiance…

Je retourne la bouteille : la contre-étiquette n’est guère plus claire ! J’imagine au resto les discussions autour de la bouteille :

« Espila », xuri ala gorri ?…mahainean goxagarri ahosabaian dantzari mundukideen kantari…

Domaine Bordaxuria la win génération

A quelques centaines de mètres à vol d’oiseau -4 kms par la route- un autre univers : je me gare à  l’entrée du domaine. S’en échappe joyeusement un groupe de jeunes, plutôt bien sappés. « C’est la brigade des sommeliers de l’Hôtel du Palais qui est passée déguster » me confie le maître des lieux et qui les regarde repartir l’air amusé.

Le monde est tellement différent quand on a toute la vie devant soi ! Jeune vigneron au contact des ainés, on apprend à ne pas se précipiter : le vrai tempo c’est le rythme des saisons.

Et la nature est là pour vous rappeler qu’il n’y en a pas une pareille. Les pieds dans les vignes on acquiert une certaine philosophie. Et puis la résilience à chaque coup dur. Car il y en a.

Cette force tranquille, c’est la première chose que l’on remarque chez Brice Robelet, le compagnon d’Elory Reca à la tête du domaine Bordaxuria.

Des vaches, des brebis, des fromages et puis aussi du vin

Brice m’accueille : je vous emmène faire un tour ? En fait Bordaxuria c’est une partie d’un ensemble familial de polyculture agricole implanté dans deux villages: avec une ferme d’élevage de vaches et de brebis laitières sur 60 ha, un atelier de production de fromages en AOP et un domaine viticole de 9,5 ha de vignes principalement en terrasse. Le Gaec est aujourd’hui tenu par les trois soeurs Reca. Mais la viticulture, c’est la spécialité d’Elory.

Brice : dès l’âge de 10 ans, Elory avait envie de reprendre les vignes de son père et de faire du vin. Moi je suis originaire de la vallée du Rhône Nord, je travaillais chez un vigneron, Yves Cuilleron. Elle est venue en stage, on s’est rencontrés et voilà ! 

Des pentes du Condrieu à celles de l’Irouleguy en somme…

passer des vignes au vin : du statut de coopérateur à celui de vigneron

Brice Robelet connait bien l’histoire des Reca : Ce sont les parents d’Elory avec son oncle qui avaient planté ces vignes dans les années 80 :  7 ha de vignes d’un seul tenant en terrasses, sur les pentes à plus de 50% du Pic Arradoy orienté plein Sud. Un travail de titan sur un sol en gré rouge, riche en fer. Ils avaient toujours amené la vendange à la cave coopérative d’Irouleguy.

En 2012 avec Elory on a commencé à travailler un peu dans les vignes en bio. En 2013 on a créé le chai et en 2014 on a sorti les raisins de la cave coop. Depuis on vinifie notre propre vin.

Sortir de la cave, toute une aventure ? Ca s’est très bien passé. Elory les avait prévenu longtemps à l’avance. Or les contrats avec la cave c’est tous les 5 ans et c’est ou tout ou rien…

Juste un petit truc, on aurait bien aimé ne pas tout vinifier au départ et leur laisser une partie des raisins pour faire des investissements un peu moins importants…C’est ou tout ou rien, c’est un peu logique car on aurait pu écarter le meilleur !

Démarrer en bio c’est prendre un gros risque, non ? On a quand même fait 2, 3 années blanches pour voir si tout marchait bien, tester le climat – c’est un climat pas évident ici en bio- on a demandé la certification en 2015 qu’on a obtenue en 2018. A la cave coop ils tablent sur 40% des apports en bio. Ici la moyenne de l’AOC c’est 20% en bio alors que la moyenne nationale c’est plutôt 11%. Je pense que le Basque est attaché à sa terre et n’a pas envie de la polluer.

Des maladies ? le problème c’est plutôt la gestion du mildiou, chaque année on en a un peu. A nous de le contenir pour qu’il ne mange pas trop de grappe…

Le travail dans la vigne ? C’est un climat assez spécial. On n’a pas trop de gelée, l’été on a rarement de grosses canicules. C’est assez océanique mais du coup la vigne va débourrer très tôt, on est une région de France où elle débourre le plus tôt : début mars et on vendange dans les derniers, en octobre. Le cycle végétatif de la vigne est assez long. Alors on attaque la taille début janvier jusqu’en mars. Et en septembre l’herbe continue à pousser et on est encore obligé de passer le Rotofil, la débroussailleuse à dos !

Quelle production ? On va faire à peu près 25000 bouteilles par an sur 10ha. En terrasse on a des rendements assez faibles quand même. 20,25hl par hectare alors que l’AOC en autorise 45 hl.  Sur la vigne plantée devant le chai on arrive à peu près au rendement, il n’y a pas de Rotofil, ça se fait au tracteur, c’est plus simple !

Et pour la vente ? On fait 30% des ventes au particuliers. On est membre d’un groupement de vignerons A Bisto de nas, 100% Sud Ouest 100% bio: un vigneron bio par AOC du Sud Ouest, on est 12 vignerons en tout : un Bergerac, un Madiran, un Gaillac, un Fronton et avec ce groupement on a une trentaine d’agents qui distribuent nos vins aux restaurateurs et aux cavistes. Et après on va faire 10% d’export.

Le blanc comme formule magique

Retour au caveau. Je m’accoude au bar car je pressens que la dégustation va être un grand moment de plaisir ! A commencer par le blanc même s’il ne représente pas l’essentiel de l’appellation : à peine 40 ha sur 250 ! Avec un cahier des charges qui contraint à faire des vins plutôt secs (il faut être en dessous de 5 grammes par litre de sucres résiduels). Des vins avec une belle acidité ! Heureusement les mansengs sont quand même aromatiques ! pondère Brice.

De fait le Bordaxuria blanc 2019 comprend 60% de gros manseng et 40% de petit manseng. Un tiers élevé en barrique les deux autres en cuve inox. Durant 12 mois et un assemblage avant la mise en bouteilles. On sent le potentiel. C’est du 2019, c’est jeune, ça peut vieillir, dans 2 ou 3 ans ça sera mieux !

Quant à la cuvée Errotik, je n’aurai pas le plaisir de la déguster car elle est en rupture. elle est issue de la plus vieille parcelle de blanc du domaine où les trois cépages sont complantés : petit manseng, gros manseng et petit courbu. Tous les cépages sont récoltés vinifiés et élevés ensemble. Pressurage direct. Elevage en totalité en barrique de 400L sur lies épaisses  durant 12 mois. C’est frais, c’est minéral, très équilibré m’assure Brice que je crois sur parole !

C’est d’ailleurs par elle que Bordaxuria a acquis sa notoriété en étant élu découverte de l’année 2018 par la Revue des Vins de France.

le rosé un joker ?

Le Bordaxuria rosé : Ici on fait des rosés en pressurage direct, c’est le raisin rouge qu’on va mettre directement dans le pressoir : ça va prendre 3 à 4 heures. Pendant ce temps où le jus est en contact avec le raisin, il va prendre cette couleur. Ensuite on fait 8 mois d’élevage en cuve inox. 60% de tannat et 40% de cabernet sauvignon.

Sur le rosé je suis un peu plus réservé : ce rosé d’Irouleguy est plutôt un rouge clair. Un peu ce que le Clairet serait au Bordeaux, un vin plus léger, un jocker nécessaire dans l’ensemble d’une gamme. A mon avis, pas un vin d’apéritif. D’ailleurs indirectement Brice confirme : c’est plutôt un rosé à mettre sur la table car c’est assez puissant !

un cépage sous haute surveillance

Le travail effectué au chai autour du tannat  –un cépage charpenté avec de la matière- explique assez bien le défi de cette appellation dont 70% des vins sont rouges : exprimer des arômes, des équilibres tout en conservant une légèreté et une digestibilité : les consommateurs ne  parcourent plus forcément les chemins de Compostelle !

Prenons le Bordaxuria rouge 2017, 60% de cabernet franc, 40% de tannat. Il affiche cet objectif de légèreté et de fraicheur. Brice Robelet : pendant la phase de fermentation et de macération, on va y aller léger sur les pigeages, sur les remontages. Le tannat relargue facilement sa couleur, ses tanins, donc on va plus laisser infuser qu’à aller extraire. Après, direction les cuves béton, des cuves légèrement poreuses puis une mise en bouteilles qu’on garde 2 à 3 ans. Ca fait des vins plus prêts à boire. Je confirme : j’oublie un instant l’assemblage pour me concentrer sur  cette belle matière en bouche.

Quant à La cuvée Kixka100% tannat, élevé 19 mois en barrique, elle démontre l’agilité de nos jeunes vignerons pour produire un vin décomplexé mais qui reste emblématique de l’appellation, sans être trop charpenté non plus. Un rouge grenat, des fruits noirs, des notes d’épices. Une grande longueur en bouche et là encore de la matière. On est sur le millésime 2018. Le 2017 est encore un peu fermé du coup on va vendre le 2018 avant le 2017. 

attraction basque

Finalement c’est peut-être ce vin orange qui résume le mieux la démarche de Bordaxuria : être en phase avec la demande tout en gardant sa personnalité.

Brice Robelet : les sommeliers aiment bien ce vin là pour le marier avec un dessert. Un blanc qui macère, des raisins dans le jus, avec des remontages comme un rouge, ça donne ce vin orange, Axalatik. On essaye d’aller sur des macérations pas trop longues pour garder la typicité. On fait 500 bouteilles par an, c’est pour s’amuser !

Alors le renouveau est en marche ? L’attachement au pays, l’attrait pour une appellation entre mer et montagne ou la nécessité de reprendre les vignes familiales, autant de raisons pour venir s’installer. Brice confirme :  Il y a une vague de jeunes qui arrive, ils ont fait des études, ils ont les bagages et de belles idées. Ils veulent faire du bio. On est 14 domaines indépendants. Dans les années qui viennent, il va y en avoir 5 ou 6 en plus !

François

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.

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