dans les coulisses d’une vente aux enchères de vins

Eric m’accueille sur le pas de porte de l’hôtel des ventes en plein cœur de Lille. Une véritable caverne d’Alibaba s’ouvre aux yeux de tout visiteur. Des affiches, des statues, des bronzes, des tapis, des meubles sculptés… L’hôtel des ventes voit des objets défiler chaque jour en ce lieu presque « magique », puisque c’est un lieu de rencontre avec son futur acquéreur.

Dans les coulisses de l’hôtel des ventes

Eric Dugardin est un expert du vin. Il travaille aux côtés d’un commissaire-priseur lors des ventes organisées chaque trimestre, soit quatre ventes par an ! Le métier de commissaire-priseur est avant tout une profession libérale d’officier ministériel assermenté. Ils sont un peu plus de 400 en France. Le métier est issu d’un cursus juridique avec souvent un parcours en droit, suivi d’un diplôme en histoire de l’art avec à l’issue un concours, de réputation difficile.

expert en vin ? Pas d'école

Eric a intégré dès la fin de son adolescence une école hôtelière avec en tête l’idée de devenir sommelier, le métier de ses rêves ! A l’époque, les écoles de sommellerie n’existaient pas encore (les premières verront le jour à Tain l’Hermitage en 1981 puis à Lille), le métier s’apprenant sur le terrain.

A 17 ans, il décroche son premier job comme commis de salle et sommelier dans un restaurant gastronomique de Lille. Passionné, il est vite reconnu puisque dès l’âge de 22 ans, il deviendra chef sommelier à Paris dans l’établissement de Michel Rostang, doublement étoilé au guide Michelin ! Les heures ne sont pas comptées, dépassant bien souvent les 70 heures par semaine.

Après cette riche expérience, Eric retourne sur Lille comme acheteur spécialisé en vins pour Le Queen Victoria, une brasserie très fréquentée avec un restaurant gastronomique de 35 couverts. Il nage en plein bonheur avec une cave de 15 000 bouteilles à gérer et une carte qu’il fait évoluer avec plus de 460 références.

Aimant les défis, Eric a soif d’apprendre, se challengeant face au monde du vin : il s’inscrit chaque année à des concours dont celui du meilleur sommelier de France dès 1979. En 1988, il décroche enfin la seconde place du meilleur sommelier, derrière Philippe Faure-Brac. Et enfin, il décroche la première place au Master’s of Port quelques années plus tard, après quatre essais ! L’envie de transmettre devient plus forte que tout chez Eric qui deviendra en 1989 professeur de salle pour apprentis au lycée hôtelier de Lille et chef sommelier dans un restaurant le soir.

Reconnu dans son métier, il ajoute à sa collection de services l’animation de clubs œnologiques dans les grandes écoles de commerce. Ces clubs l’ont orienté vers un statut de profession libérale, lui permettant ensuite de devenir ambassadeur pour le BIVB (Bureau interprofessionnel des Vins de Bourgogne), InterRhône ou encore l’Institut des Vins de Porto. « Tout ce parcours de responsable des achats m’a permis d’acquérir les compétences pour estimer les produits à l’hôtel de ventes. Ce qui est original dans cette histoire est que j’ai passé 30 ans à former des apprentis et c’est un ancien élève qui m’a proposé de reprendre sa place ici à l’hôtel des ventes ! Cet ancien élève avait été repéré par la maison Mercier qui l’a formé en interne au métier d’expert en vin car aucune formation d’expertise vins n'existe sur le marché. Et c’est mon ancien élève qui m’a formé pendant quatre mois au métier d’expert ! » ajoute Eric avec un sourire.

« Le métier d’expert en vins est complémentaire car le commissaire-priseur seul aurait tendance à présenter le vin avec un vocabulaire trop simpliste comme « voici un beau millésime » alors que chaque bouteille expertisée est unique et mérite un véritable poème commercial pour la valoriser! » Aujourd’hui, Eric en est à sa treizième vente et ne s’en lasse pas. Il doit se tenir à jour des appellations qui évoluent chaque année en lisant des revues professionnelles, en suivant les sites dédiés comme celui de l’INAO. Ici, il nous montre un « Graves Leognan » de 1985.

Depuis 1987, l’appellation est Pessac Leognan. Souvent les acheteurs font l’acquisition des vins pour leur dégustation personnelle mais pas toujours comme par exemple ce Petrus de 1974 estimé à 900 euros et qui fera juste l’objet du plaisir de la collection car c'est un mauvais millésime comme l’affirme sa couleur bien trop claire ! « J’adore mon métier ! Tout mon vécu autour de la sommellerie me profite maintenant… » conclut Eric.

Nous déambulons entre les objets sous le bruit du cliquetis de l’appareil photo du professionnel qui immortalise chaque objet pour la mise en ligne sur le catalogue des ventes.

Quant aux vins, la plupart du temps, ce sont des particuliers ayant hérité d’une cave ou cherchant simplement à estimer leurs bouteilles. Ils sont en quête d’un expert pour évaluer ce nectar précieux dont on ne sait juger la valeur si facilement, excepté en tentant de tapoter sur Google un comparatif de sites d’enchères comme idealwine, le numéro un en France.

Evaluer une bouteille demande une analyse complète du produit… et c’est bel et bien le métier d’Eric Dugardin.

le juste prix

« Beaucoup de particuliers nous amènent des grands vins dont des grands crus suite à une prise de conscience de la valeur de ceux-ci. Ils n’imaginent pas déboucher de telles bouteilles sans apporter une estimation financière à celles-ci. » Il est vrai qu’entre la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, le prix a été multiplié par six sur les gammes de grands crus classés.  Une personne sur dix amène ses vins à l’hôtel des ventes pour une estimation préalable.

Ensuite, nous nous mettons d’accord sur un prix plancher qui respecte les estimations basses et hautes du marché, appuyées sur des statistiques. L’hôtel des ventes de Lille est spécialisé en Art et Luxe et fait partie du groupe Mercier, une maison des ventes, au réseau national, experte dans l’estimation et la vente d’objets d’art, de collection (tableaux, meubles, statues, sculpture, bijoux mais aussi voitures ou encore vins et spiritueux).

 

Dans le secret des dieux

Après avoir déambulé entre les meubles et objets d’art de l’hôtel des ventes, Eric m’emmène ailleurs, dans un endroit tenu secret : la cave où sont stockées les bouteilles prévues pour les ventes aux enchères.

Sous des voutes, nichée dans le noir, elle maintient la température sur l’année (environ 17°C en été et 10°C au plus bas en hiver), facteur inconditionnel pour la garde des précieux nectars. L’important est d’éviter toute oscillation brutale de températures. Dès l’entrée de la cave, se trouve le plan de cave des bouteilles que prépare Eric avant chaque vente aux enchères.

emballé, c’est pesé

Aujourd’hui, deux interventions l’attendent : préparer l’expédition des bouteilles vendues lors de la dernière vente et estimer, photographier et répertorier les autres pour la vente à venir en décembre.

Pour la première activité,  Eric pèse les emballages avant leur départ chez l’heureux acheteur. Cette caisse de Bordeaux pèse environ 21 kg. Au total, ce seront 68 kg qui partiront d’ici demain pour Londres.

Avant tout, Eric doit vérifier l’emballage et parfois même retirer les caisses en bois abimées et piquées pour éviter tout blocage par les douanes aux frontières (risque d’introduction de parasites).  Parfois, il faut même passer les caisses à la vapeur à haute température.

A chaque vendeur, Eric attribue un mandat de vente lors de l’arrivage des bouteilles. Ici, nous avons une belle trouvaille : un Mouton Rothschild 1959 en demi-bouteille (ce format élégant s’avère rare sur le marché, et pas plus cher pour autant !).

Mais sa plus belle trouvaille date du weekend passé : un Mouton Rothschild de 1945, une bouteille très rare !

 

shooting de pro

Eric enfile ses gants pour manipuler les bouteilles, protège les étiquettes et contre-étiquettes d’un emballage en cellulose pour éviter tout frottement et toute usure. Puis, il dépoussière celle-ci et passe sous la lumière au crible chaque centimètre carré : l’état de l’étiquette, les griffures, l’usure du papier, son coloris, l’état du verre, de la collerette et enfin de la capsule ou de la coiffe.

Pour chaque constat, un vocabulaire précis selon une échelle d’état d’usure est reporté sur la fiche de chaque vin.

Ces codes (échelle de vocabulaire : très abimée, sale, usé, tâchée, fanée, sans coulure, …) permettront d’ajuster les prix estimés pour l’ensemble des lots d’autant que le prix sera aussi impacté si une ou plusieurs bouteilles sur le lot se trouvent plus abimées que les autres.

la part des anges

Ensuite, Eric se munit d’une règle et passe chaque bouteille devant un faisceau de lumière pour mesurer le niveau de vin, celui-ci en perdant une partie par évaporation au fur et à mesure du temps. L’âge ne veut pourtant rien dire puisque nous avons eu la chance d’observer une merveilleuse bouteille de Barsac de 1909 toujours aussi bien remplie par ce liquide à la belle couleur fauve-brun très foncé !

Puis Eric consulte l’atlas inter enchères pour vérifier les statistiques des prix de vente des bouteilles les dernières années afin d’ajuster sa fourchette de prix avec un prix plancher assuré au vendeur.  Cet Atlas rassemble les résultats des enchères au niveau national. C’est une véritable courbe de prix mise à jour régulièrement, tout comme les principes de la bourse.

Ici, les douze bouteilles ont été estimées à 2000€ et vendues à 2450€. L’acheteur devra s’acquitter des frais de commission en sus, soit 26%. Selon les salles de vente, les frais à charge de l’acheteur sont variables, le tarif étant libre (il peut dépasser les 30% !).  Le vin vendu est-il bon pour autant ? Bonne question pour Eric : « Nos mandats ont une clause qui en effet, ne garantit pas la qualité du contenu. La part de risque est bien trop grande. Elle est aussi connue et reconnue par l’acquéreur. »

le vin mystère

Pour l’anecdote, il arrive parfois qu’Eric reçoive des bouteilles sans étiquette. Ce n’est pas pour autant que l’affaire est classée sans suite : la bouteille sera vendue comme « vin mystère » autour des 30 à 40€, juste pour le plaisir de dénicher un objet inconnu…

Un jour, notre expert lillois a malgré l’absence d’étiquette reconnu le vin grâce à sa coiffe, unique élément restant de la bouteille : il a reconnu le logo de « Mission Brion » et a ensuite fait analyser le millésime par lecture optique de la coiffe.

Chaque vente pourra représenter jusqu’à 700 lots sur un à deux jours !

Une grande préparation en amont est donc nécessaire pour gérer cette charge de travail intense durant 48 heures.

Ce sont plus de 500 heures de travail préparatoire nécessaires pour organiser chaque vente avec un travail méticuleux au vocabulaire attribué à chaque fiche de vin, au classement de la cave et à la rédaction des descriptifs des lots afin de guider l’acheteur sur le contenu et les parties non visibles des photos présentées sur le site Internet.

 

Les achats sont repérés par les potentiels acquéreurs sur catalogue et sur Internet au préalable. D’ailleurs, les ventes se réalisent en majorité par téléphone et sur Internet ! « Nous avons en moyenne 40 à 60 vendeurs par an. Environ 1000 bouteilles entrent et sortent chaque mois. C’est pourquoi, l’organisation est le maître mot dans cette cave, où je classe par géographie, puis par puissance des vins. Par exemple, à Bordeaux, je commence par les Graves, puis Carbonnieux, Smith Haut Lafitte… »

Des produits qui partiront ensuite au Royaume-Uni, en Suisse, en Belgique, en France, aux Etats-Unis…

Audrey

Ecrit par Audrey DELBARRE
--------------------------------------------------------------- Passionnée par l’écriture, Audrey est une amatrice de vin joviale et enthousiaste, guidée par la richesse du contact humain ! C’est à l’Académie du vin du Cap en Afrique du Sud qu’elle affine ses connaissances dans les vins puis développe son inspiration à partir de ses rencontres et voyages dans les vignobles du monde.... Titulaire du diplôme WSET 3, elle se consacre à l’organisation de séminaires et formations sur le développement des sens et des émotions grâce à l'œnologie.

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