Le cognac, le meilleur ennemi des Français ?

Commençons par quelques données édifiantes : sur l’ensemble de la production annuelle de cognac, seuls 2% des volumes produits sont consommés en France ; les 98% restants sont exportés dans 160 pays. Quant au Scotch Whisky, sachez que les Français en sont les premiers consommateurs à l’étranger. Comme quoi, s’il en fallait une preuve supplémentaire, nul n’est prophète en son pays !

L’eau-de-vie de nos grands pères consommée en digestif a connu un succès autant retentissant qu’inattendu au début du XXe siècle, grâce aux GI afro-américains stationnés en Charente pendant la Première Guerre mondiale. « Le cognac allait devenir la boisson des Afro-Américains pour remplacer un whisky jugé trop blanc, trop cow-boy », Voila ce que nous apprend le Hors Série de la vénérable Revue des Deux Mondes « L’incroyable saga du cognac ».

Plus loin : Cela pourrait surprendre vu de France mais ailleurs dans le monde, le cognac est hype, populaire et aspirationnel. 

Qu’une revue aussi établie dans l’univers de l’édition consacre un numéro complet au cognac en dit long sur un malentendu qui hante nos habitudes françaises alors que la richesse de l’histoire du cognac témoigne de son universalité!

La Revue des Deux Mondes : la plus ancienne revue européenne

Si cette revue fondée en 1829 est probablement la plus ancienne du genre en Europe, elle n'a rien à envier aux medias "mainstream" actuels : son site en ligne en est la preuve vivante et l'onglet qui sommes nous ? nous éclaire sur la philosophie de cette publication :

punch line

"Party is a madness of many, for the gain of a few." Cette citation du poète anglais Alexander Pope reproduite en épigraphe à la fois en anglais et en français au fronton de «l’avertissement» ouvrant le premier numéro, définit l’une des lignes de force intellectuelles de la revue.

Mais qui sont ces deux mondes ?

Ils renvoient à l’Europe et à l’Amérique. Il faut croire que cette période était fertile pour la réflexion si l’on compte la variété de revues qui existaient alors en France (le Globe, la Revue de Paris, le Mercure du XIXe siècle), ou en Angleterre (Edimbourg Review, Quaterly Review). Au long des années, on pourrait presque dire des siècles…la Revue des Deux Mondes s’est imposée comme un pôle incontournable de la vie intellectuelle française et européenne.

D'ailleurs il semble que Goethe en était un fidèle lecteur...

de la littérature à la politique

La Revue des Deux Mondes a été, au XIXe siècle, un rendez-vous littéraire majeur. Tous les grands écrivains y ont apporté leur collaboration, de George Sand à Chateaubriand, de Sainte-Beuve à Dumas, Musset, Renan, Gautier et tant d’autres. Au XXe siècle, le paysage littéraire change, la NRF apparaît : si la Revue garde une position privilégiée, son centre de gravité se déplace plus vers la politique et l’histoire, portée par la gravité des moments de crise que traverse la société française : Commune, séparation de l’Eglise et de l’Etat, Affaire Dreyfus, Grande guerre de 14-18, montée des totalitarismes...

un journal engagé ?

Vouloir identifier une ligne idéologique cohérente depuis le début serait fallacieux. Toutefois, on peut distinguer facilement certains traits de caractère qui expliquent l’extraordinaire pérennité de la Revue : souci de modération, de prudence, rejet des postures extrêmes, esprit de pragmatisme. Née en même temps que la monarchie de Juillet, la Revue des Deux Mondes a hérité de ce même souci de conjuguer un lien fort à la tradition et un lien fort à ce qu’on pourrait appeler la modernité...

Après être passée de mains en mains, entre politique et littérature, la revue s'est cherchée dans l'entre-deux guerres.  Et en 1991, la RDDM est devenue la propriété de Marc Ladreit de la Charrière qui lui a apporté les moyens de s'adapter au nouveau siècle.

Respect...

Pour tenter de dépoussiérer l’image passéiste du digestif dominical, la RDDM réunit 16 pointures : ils sont journalistes, économiste, géographe, romancier, biographe, photographe ou tout simplement professionnel du cognac et contribuent à dresser une vision protéiforme de ce monument historique.

contraints et forcés

On découvre ainsi au  XVIIe siècle une profession majoritairement protestante qui s’est inventée sur les bords de la Charente et qui a été mise à mal par la révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

L’exode qui s’en est suivi va paradoxalement servir les intérêts du cognac. Patrick Raguenaud : ces exilés deviennent importateurs de cognac. Ils établissent des relations commerciales avec leurs parents et coreligionnaires restés au pays. Ainsi c’est une formidable population d’ambassadeurs du cognac qui se répand dans le monde : Hollande, Allemagne, Amérique…Le cognac devient pour l’histoire une eau-de-vie d’exportation…

Le cognac s’exporte et se développe au XVIIIe. C’est l’époque où les grands noms apparaissent. Patrick Raguenaud : Godet, Hennessy, Hine, Martell La plupart de ces négociants sont des Anglo-Saxons dont le développement est soutenu par la puissance économique et maritime de l’Angleterre.

Mais la vraie force interne de cette profession, c’est l’union des négociants et des viticulteurs. Valérie Toranian : Voilà une région qui fait bloc, capable de mettre la réussite de la filière au dessus de la somme des réussites (bien réelles !) de ses acteurs : 280 maisons de négoce de tailles variées et plus de 4300 viticulteurs et distillateurs. »  Car la crise du phylloxéra est passée par là et le nécessaire travail de replantation a achevé de fédérer les énergies des négociants et des producteurs autour d’un projet commun.

Le cognac : de quoi parle-t-on ?

Le cognac, c'est à la fois une région de production, une ville et un produit. César Compadre : à la base de tout, se trouve du raisin et uniquement du raisin. Mais beaucoup de raisin (cépage ugni blanc principalement) pour faire beaucoup de jus car les rendement autorisés par L'INAO sont bien plus élevés que pour la production des vins tranquilles.

César Compadre : ici plus qu'ailleurs, le raisin est une "matière première" qui sera bonifiée plus tard lors de tout le processus d'élaboration amenant à obtenir le cognac. [...] Le raisin récolté doit être acide pour fournir un vin qui se conserve bien avant la distillation.  Un processus long et complexe qui au bout d'une double distillation permet d'obtenir à partir de neuf litres de vin un litre d'eau-de-vie.

César Compadre : Et c'est à ce moment-là que le cognac devient une appellation d'origine contrôlée (AOC) : auparavant le vin ne l'était pas. Preuve supplémentaire que la distillation est le moment clef qui conduit l'eau-de-vie dans la galaxie des grands. Les experts identifient près de 60 arômes différents dans un grand cognac.

Le vieillissement des eaux-de-vie s'effectue ensuite pendant plusieurs années dans des barriques en bois qui apporteront les arômes mais aussi les couleurs...

Enfin vient l'assemblage. César Compadre : le cognac est en effet presque toujours l'assemblage d'eaux-de-vie venant de terroirs différents et d'années différentes. Comme un nez dans l'univers de la parfumerie, le maitre de chai ira chercher dans ses stocks les eaux-de-vie qui, une fois assemblées, donneront le résultat souhaité.

Dans un cognac VS, la plus jeune des eaux-de-vie de l'assemblage a au moins deux ans, quatre ans pour un VSOP, dix ans pour un cognac XO. A noter aussi que l'histoire a montré que les sites de production pouvaient être dangereux et vingt d'entre eux (ceux qui comportent plus de 40 000 tonnes d'alcool, sont classés Seveso.

Yac pour Cognac

Raphaël Delpech : La relation très forte créée par les marques de cognac avec les consommateurs de la communauté afro-américaine a en tout état de cause constitué le premier pilier de ce développement, même si le cognac touche désormais d’autres publics. Le deuxième a été un mode de consommation en cocktails et en long drinks mettant les catégories de cognac, les plus jeunes à l’honneur, VS et VSOP. 

Voilà l’histoire du cognac raconté par Usher, danseur et chanteur de RnB. Un clip réalisé avec le budget d’un long métrage :

Stéphane Reynaud : Encore aujourd’hui, les clins d’oeil aux grandes marques sont aussi fréquents dans les textes des rappeurs que les taxis jaunes à New-York. Busta Rhymes, Nas, Jay-Z et d’autres n’ont cessé de multiplier les références favorables à l’eau-de-vie charentaise. Dans un de ses derniers tubes, le rappeur Drake répétait un refrain explicite : I need a one dance, Got à Hennessy in my hand. Fort opportunément, les maisons charentaises entretiennent la flamme du rap.

Le soleil ne se couche jamais sur le cognac…

Il prend racine dans l’empire du Milieu dès le XIXe siècle. Une flamme qui a embrasée la communauté chinoise, en Chine mais aussi à travers l’ensemble du continent asiatique. Valérie Toranian : symbole de vie à la française, incarnation de l’afro-american way of life, le cognac est devenu l’eau-de-vie iconique des élites chinoises !

Bon on ne va pas vous raconter tout le Hors Série non plus, il fait plus de 150 pages ! Citons encore Valérie Toranian : notre pays qui n’adore rien tant que ressasser ses amertumes et s’adonner à la haine de soi devrait méditer sur cette réussite hors du commun dont curieusement il ignore à peu près tout…

Les Français sont en train de redécouvrir le cognac…par le shaker ! En long drinks ou en cocktails courts, les bartenders créent des mélanges inédits qui séduisent la jeune génération ici et ailleurs. L’avenir du cognac se jouerait-il en France ?

François

Hors Série de la Revue des Deux Mondes : disponible en kiosques, librairies et sur internet au prix de 20 euros.

Image à la Une : d’après winecorrespondent.net

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.

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