La Paulée d’Anjou : Cru ou pas cru ?

Le vin serait-il le graal ultime lorsqu’il est issu d’un haut lieu ? Si tel est le cas, doit-il forcément passer par la reconnaissance du statut de « Cru » ? Voici une des questions posée cette année lors de la nouvelle édition de la Paulée d’Anjou.

Cette année encore, les Angevins ont réuni 87 vignerons sous les voûtes en pierre de tuffeau du Musée Jean-Lurçat et ses sublimes tapisseries pour faire découvrir les dernières nouveautés aux professionnels venus de toute la France et même au-delà.

trois questions-clés

La journée a débuté par une conférence aux Greniers Saint Jean. Un à un, les invités Jacky Rigaux, expert en dégustation géo sensorielle, Ronan Laborde de l’Union des Grands Crus de Bordeaux, le journaliste américain Jon Bonné et le néo-vigneron ligérien Ivan Massonnat ont tenté de répondre à trois questions-clés pour l’avenir des vins de Loire qui ne cessent d’étonner année après année amateurs et professionnels par leur diversité :

  • L’Anjou est-t-elle légitime pour les grands crus ?
  • Est-ce une bonne direction pour le collectif ?
  • Si oui, quel chemin prendre ? Et comment mettre en place une telle reconnaissance ?

La problématique n’est pas simple quand on voit les éternelles polémiques posées pour les classements des vins de Bordeaux ; figés pour certains comme celui de 1855, un classement qui ne lie le cru qu’à l’exploitation viticole ; et non pas son terroir comme le classement des vins de Bourgogne.

Mythique, le vin est perçu depuis des siècles comme le graal, souvent imagé par une coupe au liquide rouge dans laquelle Jésus aurait bu lors de son dernier repas. Ce liquide rouge représenté par le vin lors de la messe rappelle le sang coulé de Jésus lors de sa crucifixion. Oui, le vin a une dimension mythique.

sacré, le vin ?

Son origine, ou plutôt son terroir pourrait l’être tout autant.

Et Jacky Rigaux rappelle lors de ce débat que le vin se vulgarise malheureusement et devient commun lors de la Révolution Française. Les vins de lieu disparaissent et il faudra attendre Napoléon III pour voir le retour des vins de terroirs avec la notion de « viticulture fine » : on parle de « vins fins », appréciés par la bourgeoisie de l’époque.

De nombreux textes évoquent depuis des siècles les « hauts lieux » d’Anjou produisant des vins fins. Le docteur Maisonneuve au début du XXème siècle évoque de nombreux crus tant en Anjou Noir connu pour ses terres de schistes, comme Bonnezeaux, Faye, Beaulieu qu’en Anjou Blanc avec Brézé, Chacé, Varrains.  Or, l’Anjou Blanc et Noir n’ont aucun cru officiellement reconnu par l’INAO. Il faudra attendre 2011 pour voir un premier grand cru reconnu avec Quart de Chaume.

une hiérarchie spontanée

Pourtant, la diversité et la richesse des terroirs de l’Anjou connait au début du XXème siècle des notions de catégories en communes et lieux-dits. La vigne couvre 20 000 hectares avec une gamme large de styles de vins, du pétillant au moelleux, demi-sec, blanc, rouge, rosé avec cinq aires de production principales apparues entre le XIème et XVème siècle que sont les Coteaux de Loire en aval du confluent de la Maine, les Coteaux de l’Aubance au sud d’Angers, les Coteaux du Layon exclusivement en chenin blanc, les vignobles de Saumur et les vignobles de Bourgueil et Saint Nicolas de Bourgueil. Une hiérarchie des vins se forme peu à peu en Loire, officieusement.

le sens du mot 'cru'

Le mot « cru » à lui seul serait issu du verbe croître, avec cette notion d’élévation.

le cru et le creux

Une autre explication posée lors de la conférence serait la notion de « creux », en ancien français : le creux d’une personne ou un personnage. Par exemple, le creux de l’évêque d’Angers, c’est la personne qui possède le territoire au Moyen Age et qui exploite la terre et la plante. Le mot « cru » était employé au milieu du XIVe siècle, à l’époque seulement dans le sens de terroir d'origine d'un vin. L’ordonnance du roi Jean le Bon (1350-1364), interdisait de donner le « nom de vin d'aucun pays dont il ne sera le cru ».

A cette époque, le concept de qualité n’était pas lié au cru et ne le sera pas avant le XVIIIe siècle. De nombreux ouvrages mentionnent des hauts lieux produisant des vins fins, avec parfois des descriptions géologiques, géographiques, des cépages, des vins. Pensons aux moines en Bourgogne qui ont apporté cette approche de classification complexe des climats, parcelle par parcelle, après un long travail d’observation et d’expérimentations des terres.

Pourtant, la notion de cru en Anjou, au cœur de la Loire suscitait au Moyen Age les réflexions : à la fin du règne de Louis XIV, on commence à se poser la question de l’origine des mets et vins. Les textes commencent à mentionner les crus d’Anjou. Est-ce que des noms de lieu plus précis apparaissent ? Oui, cela émerge… On parle de Savennières ou encore Saumur. Mais rien ne garantit encore la qualité.

qui fait le vin ?

C’est au XVIIème siècle que la notion de distinction apparait : qui fait le vin ? C’est une distinction par producteur et non de terroir.  Un snobisme nait dans la société parisienne de l’époque : on désire le vin d’une personne précise, ce qui fait monter les prix dès le XVIIIème siècle. Le mot « grand cru » n’est pourtant toujours pas mentionné sur les étiquettes.

En 1816, André Jullien, marchand de vin passionné contribue à la précision des catégories de vins qui se distinguent : les vins communs et les vins de lieu grâce à la publication de son ouvrage sur la topographie de tous les vignobles connus. La notion de qualité des vins se développe peu à peu : la notion de vins de lieu se développe enfin.

Les vins s’imposent sur la table et le terroir arrivera un peu plus tard.

des grands crus en projet

Aujourd’hui, deux dossiers sont en cours d’analyse au cœur de l’appellation pour accéder à la reconnaissance de grand cru : La Roche aux moines et la Coulée de Serrant. L’INAO a besoin de clarifier la segmentation de cette vaste région viticole de Loire et réfléchir à une hiérarchie. Début d’un long processus…

Les questions soulèvent l’audience : Le classement de Bordeaux classe une exploitation alors que la Bourgogne classe un lieu-dit dont la Loire devrait s’inspirer avec l’approche intrinsèque d’un lieu-dit, témoigne en conclusion un vigneron. Fin de la conférence qui nous laisse sur une belle réflexion…

épreuve pratique

Place à la dégustation libre des vins de 87 vignerons avec les nouveautés ou pépites à retenir :

Au domaine de Bablut, Christophe et Antoine Daviau développent dans la vallée de l’Aubance autour de Brissac en biodynamie des vins à la personnalité atypique telle la cuvée Ordovicien, typée comme un vin jaune du Jura, oxydée, aux notes de noix, vanille, café torréfié. On aime ou pas…

On retrouve les classiques et attendus vins de Patrick Baudouin ou encore du Domaine Belargus (cuvée Rouères 2020 un blanc moelleux aux notes mielleuses prononcées et de figues séchées sur une grande longueur), le domaine de Nicolas Joly avec la Coulée de Serrant ou encore le domaine de la Roche aux Moines.

Les sublimes vins à émotions du Château de Bois-Brinçon à Blaison Saint Sulpice avec leurs 23 hectares en biodynamie répartis sur 6 villages et 8 terroirs différents dans la vallée du Layon et la vallée de l’Aubance sont toujours aussi surprenants : une pointe saline et vive pour Le Clos des Cosses et une cuvée très ciselée, vive et tranchante tel un feuillet de schistes sur une finale amère et de pierre à fusil avec Les Saules de Montbenault 2018.

Un cabernet franc qui sort des sentiers battus avec sa fraicheur et sa gourmandise du Château Fosse Sèche, des frères Pire sur un terroir différent des classiques terroirs de Saumur (sol de silex et non de calcaire !). Cuvée Eolithe.

La cuvée Billes de Roche du domaine Mélaric, un cépage emblématique qu’est le chenin blanc, sublimé en finesse, en délicatesse sur fond de fine poire et notes de coing et une belle salivation saline à l’avant de la langue, signe de terroir calcaire saumurois.

Un autre vin vivant et vibrant du couple caché derrière le domaine Terre de l’Élu…

Et ne passez pas votre chemin sans goûter deux cépages moins présents mais tout aussi ancrés dans la région : l’originalité des notes toniques et exubérantes de poivre du pineau d’Aunis ou encore le léger et friand grolleau noir, apparu en Charente en 1810.

Audrey

 

Ecrit par Audrey DELBARRE
--------------------------------------------------------------- Passionnée par l’écriture, Audrey est une amatrice de vin joviale et enthousiaste, guidée par la richesse du contact humain ! C’est à l’Académie du vin du Cap en Afrique du Sud qu’elle affine ses connaissances dans les vins puis développe son inspiration à partir de ses rencontres et voyages dans les vignobles du monde.... Titulaire du diplôme WSET 3, elle se consacre à l’organisation de séminaires et formations sur le développement des sens et des émotions grâce à l'œnologie.
Catégories : règles, certifications

2 commentaires

  1. Dela dit :

    Bjr toujours que des hommes à cette tribune !? Il semble pourtant que de plus en plus de femmes sont à la tâche dans les vignobles ?!
    Vive les vins de Loire et d’ailleurs.

    1. Francois SAIAS dit :

      Remarque très judicieuse d’autant plus que le Val de Loire compte d’illustres vigneronnes !

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