Majorque #3: l’auberge magique

Il s’agit d’un restaurant.

Non, c’est un caviste !

Ah non ça serait plutôt un rendez-vous de vigneron(e) gastronome de la DO Pla I Llevant.

En fait cet estaminet est la synthèse des trois.

un de ces lieux inimitables qu’on hésite à partager

S’Estanc Vell situé dans le petit village de Vilafranca de Bonamy est un de ces lieux inimitables qu’on hésite à partager avec vous comme on garderait secret un bon coin de pêche ou une clairière à girolles. D’ailleurs je tiens l’adresse de Eloi Cedó Perelló à qui on peut faire confiance en matière de goût.

Sans prétention, Pere Gari Ferriol, grand gaillard souriant, à lunettes et la démarche souple, est un amoureux de bonne chair, un passionné de vins. L’accueil est agréable pour autant qu’il y ait une table libre, sinon les infortunés devront rebrousser chemin. Ils reviendront car avec son menu del dia à 14 euros sa réputation n’est plus à faire.

Sa carte des breuvages est délicieusement éclectique

Vibrante, elle ne laisse pas indifférent. Les prix sont incroyablement abordables avec des coefficients qui ne passent pas 2. Espagne et Majorque sont présents sur les étagères et dans les frigidaires. Deux millésimes de Ribera del Duero de l’illustre Vega Sicilia m’intriguent.

Car, juste au-dessus, les multiples cuvées de 4 kilos sont fièrement alignées. Quand j’ai commencé, j’ai voulu placer quelques bouteilles de domaines très connus. Les gens me disaient : Pere tu connais donc bien les vins. J’avais besoin de gagner leur confiance !  Les yeux de Pere brillent lorsqu’il évoque tel vigneron, il prend le temps d’expliquer telle bouteille en espérant qu’elle fera l’affaire. Sur 6 vins goutés 100% de bonheur absolu, ce qui devient si rare dans les restaurants.

Nous prenons le Gaspacho maison avec un verre de rouge harmonieux, épicé et suffisamment tannique pour se marier au plat que sa sœur a préparé. Pere passe près de moi interrogateur : ça va, tu aimes le vin ?

L’accord marche à merveille. Sur la joue de cochon confite, je bois un autre rouge sur le fruit, juteux et velouté. Bingo ! Le plat est sublimé par l’acidité tendre des fruits qui estompent la richesse de la viande.

La soupe Majorquine est là, magnifique, ragoutante, avec ses fumets rustiques de choux, de tomate, de viande et de petits légumes bouillis, son fromage. On la croit simple avec ses Sopes calés au fond de l’assiette, mais elle est magique.

La sœur de Pere officie aux cuisines. Elle va droit à l’essentiel sans chichi, elle vous emmène sur la table de votre passé, à la campagne, un soir avec votre grand-mère.

Et le vin lui tient la main jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Les vignerons de talents sont là :

Barbara Mesquida Mora trinque avec sa famille tandis que Francesc Grimalt de 4 kilos Vinicolas partage une jolie bouteille de blanc avec des amis. Le flacon passe de main en main, on inspecte ce qui semble une surprise pour tous. Pendant ce temps Pere s’arrête dans son service pour renseigner un couple sur ce qu’ils sont en train de boire. Ils repartent avec un sachet de papier beige et le reste de la bouteille. Attends, tu ne peux pas repartir sans gouter ça ! Tu vas voir ce gars est un extraterrestre. Ses vins sont…juste sublimes.

Il me verse un fond de verre de liquide joyeusement orangé, les larmes épaisses retombent mollement. Je pense à mon avion dans deux heures. Les arômes d’abricots et de petites épices douces explosent dans ma bouche, aucune lourdeur ne vient ternir le plaisir de ce vin qui semble liquoreux.

Je sirote jusqu’à la dernière goutte en me disant que cela pourrait largement remplacer un dessert. Je connaissais les Sauternes, Layon et Jurançon…. Mais là cette fraicheur et longueur en bouche ! Pere est heureux de me voir sans mot, il vient de me faire découvrir un de ses chouchous. Seulement 8,5 % d’alcool, si loin des liquoreux français qui me paraissent soudain sirupeux.

Je demande à Pere de me préparer une sélection de sa cave pour mettre dans la soute de l’avion. Mon hiver sera moins triste et mes amis vont certainement se régaler. Quel dommage qu’il y ait cette longue distance à parcourir ! Comme nos dimanches pourraient être doucement œnophiles et agréables…

Jean-Luc

Pas de commentaire.

Ajouter un commentaire