Ronceray ne chôme pas…

Qui d’autres que Jean-Claude Bonnaud pouvait mieux orchestrer la dégustation exclusive des AOC Anjou blanc Ronceray, parfois qualifiés de Quarts-de-Chaume secs ?

Homme de lettre et homme de Presse, notre ami tourangeau a toujours exprimé un amour inconditionnel pour la Loire et ses vins.

Fondateur du magazine Le Vin Ligérien, il ne cessa d’écrire sur le fleuve royal et son cépage emblématique, le chenin avec notamment « La Loire est en elles », « Vingt mille lieux sous la Loire » ou son dernier ouvrage «Aux quatre vents de la Loire » sorti récemment en librairie.

Jean-Claude Bonnaud :

Si les vins moelleux ont fait l’histoire du hameau de Chaume, les secs veulent, aujourd’hui, s’y faire une place au soleil.

Chaume ? C’est un bel endroit. Quand on se balade sur le chemin en son contre-bas, sur l’ancienne voie de chemin de fer, on longe le Layon, le pied de ce vignoble de Quarts-de-Chaume, et on y sent le parfum des lieux habités de lumière. D’abord des bordures où les acacias sont rois, témoignage de la zone carbonifère.

Ensuite une végétation qui prend les accents du sud avec des chênes verts, marqueurs des schistes armoricains que l’on ne retrouve habituellement que sur la rive gauche du Layon – eh oui ! nous sommes de l’autre côté. Le vent y souffle. Il s’agrippe aux pentes regardant l’est (celles tournées vers l’ouest, sur le sommet des coteaux, se situent sur l’appellation Premier Cru Chaume). Le botrytis cinerea, ce champignon qui couvre de sa merveilleuse pourriture noble les raisins, y a tissé son écrin pour faire de ces vins les bijoux de l’appellation Quarts de Chaume Grand Cru.

Sur la frange immédiate du Layon, les schistes briovériens dominent, quand, à deux pas, on trouve des grès poudingues du carbonifère. Exposés sud-sud-est, ces terroirs produisent en fait des vins très ressemblants, même si le botrytis est souvent plus dense tout près de la rivière, avec, juste au-dessus, des raisins qui sèchent un peu plus vite en raison d’une aération très dynamique.

Les abbesses de Ronceray

Chaume, oui, est un endroit de rêve où histoire et lumière se font la courte échelle pour hisser ce hameau de Rochefort-sur-Loire au rang de l’exception.

D’abord, l’histoire locale. Elle se nourrit d’une coutume médiévale qui voulait que l’exploitant versât le quart de sa récolte à son autorité tutélaire, l’abbaye du Ronceray d’Angers, des abbesses qui, elles-mêmes, se trouvaient sous la férule de leurs propriétaires, les seigneurs de La Guerche.

Au travers d’un bail en complant, leur abbaye tenait le rôle du… complanteur, comme le paysan. Un bail qui avait la particularité que ces terres ne fussent louées qu’à la seule condition d’y planter de la vigne. Les archives de l’abbaye abritent encore d’ailleurs, paraît-il, une convocation pour le ban des vendanges de 1674.

Le mot chaume, lui, revêt toujours sa part de mystère. Il nous renvoie à la tige de paille qui hérisse les champs après les moissons, alors que les terres à céréales, justement, n’ont rien à voir avec celles où les vignes poussent avec bonheur… Mystère quand le mot chaume désigne, sur les sommets vosgiens arrondis par le temps, les pâturages que brossent les vents ardents des montagnes, au long de la route des crêtes, entre le col de la Schlucht et celui du Markstein, c’est-à-dire entre Lorraine et Alsace… Des chaumes qui ne valent pas bien cher quand la moindre parcelle des Quarts-de-Chaume, elle, est guettée avidement.

La lumière ensuite. Se promener sur Chaume et autour, c’est marcher hors du temps dans un environnement qui respire au rythme d’un pas… pas pressé. Une lumière divine – même pour celles et ceux qui ne croient pas en Dieu – semble avoir ici creusé son nid. Il y a, à Chaume, comme un air de la Côte des blancs en Bourgogne.

LE CHENIN EN MAJESTÉ

C’est qu’il s’agit du seul grand cru, répertorié en tant que tel par l’INAO dans tout le Val de Loire. Les Quarts, les Rouères, le Clos Paradis, le Veau sont des merveilles. Et peut-être, demain, l’étiquette Ronceray les rejoindra-t-elle dans un tout autre registre. Car si l’histoire, boostée par les Plantagenêts, a toujours nourri ici la philosophie des vins moelleux, elle semble aujourd’hui vouloir s’écrire sur une autre partition.

Le temps de la découverte du Nouveau monde et de ses saveurs sucrées ne siffle pratiquement plus que dans les mémoires. Les marchés ont dorénavant le goût des vins secs. Et si les vignerons ont longtemps été convaincus que Chaume ne devait produire que des liquoreux et des moelleux, quelques-uns veulent maintenant apporter la preuve que ces terroirs magnifiques de l’Anjou peuvent produire de grands blancs secs.

Et pourquoi non ?

D’autant que le chenin permet de proposer tous les types de vins, des fines bulles aux liquoreux en passant par les demi-secs et… les secs. Pourquoi, en effet, ne pas chercher à enrichir la palette angevine d’une autre approche quand bien même le cahier des charges initial pour la qualification en crus par l’INAO (2011), Quarts-de-Chaume et Chaume, a gommé d’un trait de plume l’horizon des vins secs sur ces terroirs, sans qu’aucun vigneron du coin ne l’ait d’ailleurs jamais demandé… Et pour cause ! Cet Anjou-là est constitué d’une mosaïque capable de hisser ses vins au Panthéon des plus grands. Sans oublier que les vignerons angevins sont des fines lames, qui furent les précurseurs en matière de recherche géologique, pour décortiquer toutes les couches et les failles de leur « pays », il y a une quarantaine d’années maintenant.

Ces quarante-deux hectares de vignes en Quarts-de-Chaume occupent ainsi les préoccupations des uns et des autres, dans la discorde, parfois, autour de Rochefort-sur-Loire, sans oublier les quatre-vingts hectares de Chaume Premier Cru qui ne comptent évidemment pas pour des prunes.

Il faut bien évoquer tout cela pour mettre en perspective les initiatives des quelques vignerons qui s’efforcent de se lancer dans cette nouvelle conquête des vins secs auxquels, jusqu’à présent, l’histoire n’a pas voulu ouvrir la porte.

Les étiquettes de Ronceray sont donc, à ce jour, un bel exemple pour donner à ces secs l’espace qu’ils méritent. Des ovnis « plantés » au milieu de présupposés.

C’est pourquoi nous nous sommes retrouvés, quelques copains amoureux de tous types de vins, pour goûter quelques-uns de ces flacons. A l’aveugle, bien sûr.

C’était à Saumur, à l’hôtel Mercure, avec vue sur la Loire dont j’espère qu’elle nous aura bien inspirés dans notre dégustation de ce lundi matin 7 mars dernier.

 

RONCERAY, LA DÉGUSTATION EXCLUSIVE

En tout cas, toutes les conditions étaient réunies pour goûter quatre Ronceray tranquillement. Tous les quatre s’étant révélés, in fine, très intéressants.

Le premier d’entre eux, du domaine Patrick Baudouin, n’a pas le moins du monde été submergé par la richesse de son millésime (2019). Sur une belle robe lumineuse, très claire, des arômes discrets, l’attaque est tonique et la bouche grasse qu’équilibrent d’élégantes notes citronnées, de pamplemousse. Malgré une longueur un rien courte, le vin présente beaucoup de finesse et de distinction. Mais il a fallu le goûter une seconde fois, en fin de dégustation, pour mieux le cerner et pour qu’il puisse véritablement s’exprimer. C’est qu’un premier vin dégusté est souvent désavantagé en regard de ses « concurrents » (50€).

Le château de Plaisance, 2019 lui aussi, affiche une robe d’un joli jaune doré, un nez d’agrumes que l’on retrouve sous le palais. C’est un vin qui nous apparaît super sec sur une bouche citronnée où les amers schisteux dominent avec une longueur honorable. A l’évidence, le vin n’est pas encore en place et demandera plusieurs années de garde (19€).

Le château Bellerive 2018 joue joliment de sa robe d’un jaune soutenu avec de légers reflets verts. L’attaque est douce et le vin presque huileux sous le palais. Mais l’ensemble se révèle d’un équilibre parfait, malgré ses quinze degrés d’alcool, avec beaucoup de caractère sur une grande longueur. Ce vin de gastronomie nous a beaucoup plu (15€).

Enfin, le Belargus 2018, sur un nez discret, présente une bouche où l’harmonie est un peu en deçà de ce que l’on peut espérer avec une acidité et des amers (des notes d’écorce d’orange) très dominants. Pour autant, la persistance en bouche est réelle. Ce vin mérite sans aucun doute d’être attendu et de rester tranquille au fond de la cave quelque temps. Vu son acidité, il naviguera sans problème pour franchir les années (28€).

Reste que lorsqu’on aime le vin, et vous le savez, le dernier verre n’est jamais l’ultime. Nous avons donc décidé d’ajouter à notre dégustation une cuvée d’Anjou blanc du Château de Suronde que nous avions sous le coude (L’œuvre 2018). Un vin assez étonnant d’un jaune-vert agréable avec une attaque douce sur des notes de citron vert et de petits amers subtiles. Un vin salin que l’on peut également attendre (23€).

Ne restait plus qu’à plier bagages, si je puis dire, pour se retrouver autour d’une table saumuroise et poursuivre la discussion tout en oubliant un moment, mais un moment seulement, les tracas du monde dont on aimerait tant qu’il soit enfin porté par des femmes et des hommes de bonne volonté. Mais cela, c’est une autre histoire.

Jean-Claude

Ecrit par Jean-Claude BONNAUD
Amoureux des mots. Les mots des papiers de la PQR dont il a dirigé plusieurs titres prestigieux. Les mots de la dégustation publiés dans le Vin Ligérien. Les mots de ses livres où le fleuve royal n’est jamais bien loin. Et les mots de son monologue "Le Vieux qui aimait les fautes d’orthographe" lu à haute voix par le comédien Philippe Ouzounian.
Catégories : cépages et terroirs

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