quand des vignerons raccrochent

Comme en contrepoint, ces nuits de gel qui traversent tout le vignoble hexagonal, douchant les espoirs d’une bonne récolte pour des milliers de vignerons. Vont-ils s’en sortir ? Combien vont raccrocher ?  10 bonnes raisons de devenir vigneron, vraiment une bonne idée comme nous pouvions l’écrire ici il y a peu ?

On s’en voudrait presque d’être à ce point à contretemps. Olivier Cazenave, vigneron bordelais, nous avait déjà entretenus de sa lassitude…

Vigneronne pour les nuls

Et, pour couronner le tout, la sortie du nouveau livre de Laure Gasparotto, Vigneronne, qui nous raconte ses années d’installation dans le Languedoc en appellation Terrasses du Larzac, ses quatre premiers millésimes, au bout desquels un jour elle a décidé de raccrocher.

Ce livre, tout candidat à l’installation devrait l’avoir sur sa table de chevet. Il décrit à merveille les plaisirs et les joies de ce nouveau quotidien. Il concentre aussi toutes les difficultés, les embuches auxquelles un jour ou l’autre est confronté un néo-vigneron.

Laure Gasparotto qui n’était pourtant pas un perdreau de l’année en la matière -Journaliste au Monde spécialiste du vin depuis plus de vingt ans, onze bouquins sur le sujet- nous raconte son aventure par année de millésime.

 

Bienvenue en terre inconnue

Elle pointe elle même ses erreurs. A commencer sans doute par la plus criante : celle qui consiste à tenter l’aventure seule. Non pas qu’elle n’ait eu ni amis ni associés, bien au contraire, mais seule, Une vigneronne sans famille et sans maison, c’est étrange en somme. Je me suis rendu compte que j’avais acquis un outil de travail, quand le vin est une affaire de vie, de couple, de famille, de patrimoine. 

Il faut préciser que Laure Gasparotto ne choisit pas la solution la plus simple : elle alterne une semaine à Paris auprès de ses enfants et du Journal avec une semaine au domaine. Ma double vie. Ma schizophrénie. Dans le parking de la gare de Montpellier, entre deux voitures, je troquais mes stilettos pour mes bottes en caoutchouc.

une communauté dans le Larzac

Les vingt associés de Laure seront ses partenaires  et d’ailleurs certains joueront pleinement ce rôle au quotidien, en participant aux travaux de la vigne, à la mise en bouteilles. L’idée d’une communauté me plait. Elles les veut rassemblés dans une Sarl où chacun a voix au chapitre.

Belle idée au départ mais qui se révèle ingérable sur le long terme. Elle se découvre un boulet aux pieds : Il devient évident que la gestion du nombre important des associés me prend trop de temps. Cela me fait un poste de plus à assumer au sein de l’entreprise : les ressources humaines. Alain Vidal du Château Dubraud nous avait fait part lui aussi de son regret de ne pas avoir limité la place de ses investisseurs au foncier…

Autre désillusion qui pèse sur le quotidien : on a beau vivre en pleine nature, rien ne se fait sans voiture. Dans ma vie de vigneronne, ce qui me gêne le plus est de vivre en permanence avec ma voiture. Je vis à la campagne, et on passe des heures à conduire sous n’importe quel prétexte : il me manque toujours quelque chose, des enveloppes, des étiquettes…

tomber en amour

Heureusement, Laure est sous le charme de cette terre, de ces couleurs : C’est dans les Terrasses du Larzac, où le sol est caillouteux, où les forêts sont denses et sauvages, que j’ai choisi d’être vigneronne, nulle part ailleurs.

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Et elle va découvrir très vite l’esprit de communauté du monde vigneron : le président de son syndicat qui l’aide à trouver un chai. Car Laure a acheté cinq hectares en sept parcelles de vignes -syrah, grenache, carignan- mais pas de chai. Tout un domaine qu’il lui faut inventer et équiper : il s’appellera les Gentillières.

Et elle va pouvoir s’appuyer sur le réseau local incarné par Joss, un personnage haut en couleur qui incarne mon nouveau terroir. Il va falloir aussi se mettre au tempo des saisons qui lui échappe encore avec Frédéric, le berger qui annonce le prochain passage de ses brebis dans deux ou trois ans, le temps que les traces des phytos aient été effacées…Un monde !

Femme et parisienne. Et alors ? ce métier serait-il réservé aux brutes ?  Quand il le faut Madame la vigneronne ne rechigne pas à faire ses remontages à la main lorsque sa pompe tombe en rade : quatre tonnes de raisins à bout de bras en une matinée. Qui dit mieux ?

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syndrome d’imposture

Pourtant ce sentiment va l’habiter un bon moment : Je ressens à quel point je ne véhicule pas avec moi l’histoire suffisante, celle d’une ascendance locale séculaire, d’une sécurité de la permanence, qui rassurerait quiconque. Comme un anachronisme entretenu par des réflexions de vignerons du style « Voila la Parisienne ! » Une insulte d’autant plus blessante que les racines de Laure n’ont rien de parisiennes J’avais eu l’impression que je venais exploiter une nourriture qui n’était pas la mienne, que j’étais un colon

Femme et parisienne : la double peine. Elle va s’en apercevoir très vite lorsque l’homme du cru qu’elle avait embauché décide de traiter ses vignes de carignan sans la prévenir : Qu’il prenne cette initiative sans m’en parler était inadmissible : c’était comme si on avait injecté du poison à mes enfants. 

Changer les méthodes culturales pour passer en bio : une ambition pas facile à faire passer et l’anecdote rapportée par Laure Gasparotto est sans doute assez fréquente car elle est aussi évoquée dans la BD Châteaux Bordeaux de Corbeyran et Espé. Mais on a toujours fait comme ça…

Et puis un jour Laure reçoit une convocation à l’Assemblée Générale de l’Appellation des Terrasses du Larzac. A l’entrée de la salle on me remet un chiffre qui correspond à un nombre de voix lié à la superficie de mon vignoble. Je me sens enfin intégrée dans une réunion professionnelle, où je suis vigneronne parmi d’autres vignerons.

Quatre années parsemées d’embuches s’écoulent ainsi pour devenir pleinement la vigneronne que Laure rêvait d’être, quatre vendanges, quatre millésimes -le premier sera sélectionné par le Guide Hachette- au bout desquels Laure se remettra en question.

Le vin est bon quand les cuves sont vides

Car il lui reste un maillon faible à maîtriser : le commerce, nerf de la guerre. Or l’acte de vente, je n’y ai même pas pensé auparavant. Il est fini le temps où le vigneron se contentait de faire son vin. Pour être un grand vigneron, il faut aussi être un grand commerçant. Sinon la machine ne fonctionne pas. Un aspect à ne pas sous-estimer, bien au contraire. L’organisation d’un circuit de commercialisation va me prendre jusqu’à 70% de mon temps de vigneronne. 

Le corollaire de la vente, du transport et des livraisons -sûrement le plus glauque- restant le règlement des factures. Se faire payer le vin livré est un sport qui appartient au métier protéiforme de vigneron. A la fin de chaque mois, je devais faire le compte des impayés et leur rappeler leurs dettes. Ce ne sont pas les particuliers qui posent problème, mais les professionnels, les cavistes et les restaurateurs. Pas tous heureusement mais il y en a beaucoup. Un aspect de la profession peu glorieux qu’il lui est aujourd’hui plus facile de pointer. Qui résonne comme un conseil à chaque néo-vigneron qui serait tenté par l’aventure.

Laure Gasparotto est revenue à sa vie d’avant, journaliste spécialisée dans le vin : j’avais su traverser mon rêve et en revenir, sans m’y perdre. Au passage elle nous apporte un témoignage unique. J’ai écrit deux livres pendant mes cinq années de vigneronne. Il existe un lien étrange entre les deux, sans doute parce que créer un vin, c’est d’abord raconter une histoire. Un vigneron qui n’a rien à dire crée des vins qui ne disent rien.

François

Vigneronne par Laure Gasparotto aux Editions Grasset

Image à la Une  et diaporamas : ©Olivier Toussaint

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.

2 commentaires

  1. Eryck Ponseel dit :

    Excellent article qui résume bien la situation des néo-vignerons

    1. Francois SAIAS dit :

      Merci pour votre commentaire et votre fidélité !

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