Agroécologie : quand les Bordelais s’y collent

Il y a-t-il une échelle des bonnes pratiques et dans cet éventail comment vous situez-vous ? Irréductiblement conventionnel ? Parti pour une conversion bio ? Certifié bio ? biodynamique ? vous êtes « nature » ou labellisé HVE ( ne pas tout mélanger me direz-vous) ?

L’Agroécologie c’est un peu tout ça à la fois mais en plus il faut y intégrer votre engagement et une certaine vision de l’agriculture et de la société. On parle ici d’une dimension holistique, carrément. Tout dépend de l’endroit où vous voulez placer le curseur d’une attitude vertueuse qui ne s’inscrit dans aucun cadre réglementaire mais qui pointe vers l’héritage que vous voudrez laisser aux prochaines générations….

de l’agriculture à la politique

L’agroécologie s’oppose à l’industrie agroalimentaire. C’est un ensemble de théories et de pratiques agricoles nourries ou inspirées par les connaissances de l’écologie, de la science agronomique et du monde agricole. Ces idées concernent donc l’agriculture, l’écologie, et l’agronomie, mais aussi des mouvements sociaux ou politiques, notamment écologistes. Définition donnée par Wikipedia.

Au regard de l’Agroécologie, l’agriculture est la cause principale de la pollution de l’eau par les nitrates, le phosphate et les pesticides, elle constitue la principale source anthropique de gaz à effets de serre et, avec la foresterie et la pêche, la principale cause de perte de biodiversité dans le monde.

L’agriculture nuit également à son propre avenir par la dégradation des sols, la salinisation, le soutirage excessif d’eau et la réduction de la diversité génétique des cultures et du bétail.

L'Agroécologie une lame de fond ?

Une alternative sociale

L’agroécologie ne s’intéresse pas aux seules techniques agronomiques, mais également aux façons de s’organiser, de commercialiser ou encore de transformer les produits agricoles.  En cela, elle se veut une réponse autant aux impacts environnementaux de la modernisation agricole qu’à ses impacts socio-économiques.

1970 : les prémices

La dimension sociale de l’agroécologie est apparue au Brésil dans les années 70. Précurseur, Pierre Rabhi rencontre néanmoins un écho limité auprès des agriculteurs français, même s’il rejoint ceux que l’on appelle les « néo-ruraux ».

C’est dans les villes que le mouvement des Colibris qu’il a créé, « mouvement pour la Terre et l’humanisme », trouve le plus d’adhérents.

1992 : le développement durable

La prise de conscience de la nécessité d’intégrer les impacts environnementaux dans le raisonnement de l’activité agricole a conduit à l’émergence du concept de développement durable, popularisé par le premier Sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio de Janeiro en 1992.

Il s’agit de « répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins », ceci en combinant les préoccupations économiques, sociales et environnementales.

2001 : le concept de services écosystémiques

Une autre étape importante dans ces relations agriculture/environnement, est le Millenium Ecosystem Assessment (MEA). Cette expertise mondiale conduite sous l’égide de la FAO (ONU) de 2001 à 2005 a permis de dresser un état des lieux des écosystèmes et des impacts de l’agriculture à travers le concept de service écosystémique.

Ce concept part du principe que toute personne vivant dans le monde dépend des écosystèmes de la planète et des services qu’ils procurent tels que la nourriture, l’eau, la régulation du climat, la plénitude spirituelle, les plaisirs récréatifs, etc.

Au cours des cinquante dernières années, l’Homme a modifié les écosystèmes plus rapidement et plus profondément que durant toute période comparable de l’histoire de l’humanité, en grande partie pour satisfaire une demande toujours plus grande en matière de nourriture, d’eau douce, de bois, de fibre et d’énergie, ce qui a entraîné une perte considérable et largement irréversible de diversité de la vie sur la terre.

2011 : le « baptême » de l’agroécologie

Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation appelle en mars 2011 la communauté internationale à réorienter radicalement les investissements publics vers des modes de production agroécologiques, en affirmant que les rendements de ceux-ci peuvent aller jusqu’à dépasser ceux de l’agriculture conventionnelle.

Cet évènement peut être considéré comme le « baptême » politique et médiatique de l’agroécologie, sous le signe des droits de l’homme et de la question de l’alimentation : Le Monde titre le 8 mars 2011, « Pour nourrir la planète, l’agroécologie doit remodeler l’agriculture ».

(sources : MOOC Montpellier SupAgro Agroécologie)

l’Agroécologie dans le vignoble

Remettre le vivant au milieu des vignes, oui mais pour quel objectif ? La priorité c’est la qualité des produits : des vins issus de sols vivants où la nature a repris ses droits. Et puis protéger sa santé, celle de ses collaborateurs, celle de ses riverains en limitant le recours aux intrants.

Anticiper une demande toujours plus exigeante d’un public de plus en plus attentif à ne consommer que des produits sains, le plus naturel possible, élaborés par des artisans désireux de réduire toujours plus leur empreinte environnementale.

Sur le même sujet : L’agroforesterie, le futur de la vigne ? une piste pour ramener la biodiversité dans les vignes

s’affranchir du bio

Alain Vidal : avec Céline sa femme, ils sont les propriétaires du Château Dubraud : 25 hectares en Premières Côtes de Blaye. Le moins que l’on puisse dire c’est que la préoccupation environnementale est au coeur de leur vignoble depuis plusieurs années : nous les avions rencontrés il y a 2 ans et Alain nous avait exposé leur engagement en agroforesterie. Ils sont aujourd’hui en pleine conversion entre la viticulture traditionnelle et la viticulture « vertueuse » comme ils l’appellent.

Mais pas de bio pour les Vidal. Alain met les pieds dans le plat : On n’a jamais voulu passer en bio parce que  le seul produit autorisé pour lutter contre le mildiou -qui pour nous est un fléau face à l’Atlantique- c’est le cuivre. Or le cuivre, c’est quand même une saleté. On n’en prend pas le matin au petit déjeuner…Le modèle à suivre ? c’est la forêt.

remettre le couvert

Donc depuis plusieurs années déjà, au Château Dubraud, on sème de l’herbe dans les rangs de vigne, mais pas n’importe quoi. Ces végétaux vont pousser jusqu’à fin avril voire jusqu’au 15 mai après le risque de gelée. A ce moment on couche ces herbes. On ne va pas les couper pour faire exactement comme dans la forêt, où les branches tombent tranquillement. Les arbres font 35 m de haut et tout va bien ! Quant aux sarments, ils ont été taillés puis tirés. Dès qu’il va faire beau on va passer le broyeur, Une étape nécessaire pour accélérer la décomposition du bois avant les vendanges. C’est là qu’on voit qu’on est encore dans l’agriculture : on n’est pas dans des sols auto fertiles, alors que c’est bien ça l’un des objectifs, arriver à la quasi auto fertilité des sols…

Les résultats sont déjà sensibles : Dans cette parcelle de merlot de 2 hectares, on a commencé les couverts végétaux il y a 7 ans. on a doublé le taux de matière organique, de 1,4 à 2,7% de matière organique, ce qui est très bien pour un sol viticole. On n’est pas encore à 6%, ce qui était la moyenne des sols il  y a 50 ans. on voit les vers de terre revenir et ça c’est physique !

Le test des vers de terre

En cette journée humide de février, Alain Vidal m’entraine sur une parcelle de merlot. Il prend une bêche et soulève la terre entre deux rangs. Il s’accroupit : regardez, on voit plein de vers de terre qui reviennent aussi bien les Epigés ceux qui sont dans la couche superficielle du sol que les Anéciques, ceux qui travaillent verticalement -et qui sont pour nous les plus intéressants-

C’est un fait, le sol revit ! Et il faut des années pour que les vers de terre reviennent. Voilà déjà un résultat tangible.

Au Château Dubraud, on a toujours mis de la matière organique dans le vignoble.

Revisiter toutes les pratiques

Alors pour Alain, la lumière vient d’ailleurs :  nous travaillons avec un mouvement la Belle Vigne qui rassemble à la fois des viticulteurs, des scientifiques et des techniciens,  pour aller chercher la connaissance scientifique qui émerge et qui nous dit qu’il faut aller vers des sols couverts  réintroduire du carbone dans les sols, augmenter la biodiversité, mettre des arbres, des mares…

La Belle Vigne et son architecte du vivant

La Belle Vigne se donne pour objectif de promouvoir et de conseiller la mise en pratique de l’agroécologie dans le vignoble français. Alain Vidal : Dans ce mouvement de la Belle vigne, l’un des membres fondateurs s’appelle Marceau Bourdarias, il se dit architecte du vivant et il a bien raison ! Il a commencé comme élagueur et a eu la chance de travailler avec des grands professionnels amoureux des arbres, il a du élaguer des arbres de collection, de très vieux arbres et c’est là qu’il a compris comment fonctionnaient les végétaux.

Puis il est allé voir des vignobles qui étaient en train de dépérir à Sancerre : le sauvignon comme le cabernet sauvignon sont très sensibles aux maladies dites du bois. Il s’est aperçu que le premier facteur de dépérissement du vignoble provenait de grosses plaies de taille et comme les végétaux et la vigne en particulier sont des canaux qui conduisent la sève, quand on fait une plaie, on sectionne les canaux ! Nous si on commence à nous sectionner le doigt, le sang va pisser ! C’est exactement pareil pour la vigne. La sève coule et la vigne n’a de cesse que de se recolmater pour que la pression osmotique se maintienne. La pression osmotique dans la vigne en été peut monter à 20 bars. Donc il y a urgence à cicatriser quand on fait une très grosse plaie pour rendre le système à nouveau étanche.

Voila un exemple pour vous montrer que toutes nos pratiques à commencer par la taille doivent être revisitées.

1000 arbres au Château Dubraud

Changement de braquet, changement d’échelle. L’Agroécologie rentre aujourd’hui par la grande porte du Château Dubraud. Tout un écosystème avec, pour commencer, une mare de 200m2 pour permettre aux oiseaux, insectes, de s’abreuver, puis un bois de 300 à 400 arbres entre les parcelles de vignes, juste à côté du château. 18 espèces différentes de feuillus : chênes, cormiers, alisiers, ormes, peupliers, saules…

Et 700 m de haies supplémentaires en bordure de vignes avec encore des arbres dans les rangs. Plus question de rogner les rangs. Alain Vidal : ça tombe bien : dans les nouvelles pratiques on rogne beaucoup moins la vigne. Parce que rogner, couper l’apex, la pointe des sarments, ça déstabilise la physiologie de la vigne. Et enfin un verger.

Planter 1000 arbres : combien ça coute ?

Les Vidal font leurs comptes : Un plan, un scion de 1m c’est à peu près entre 1€ et 1,8€ c’est pas très cher,

Mais il faut mettre un gros piquet de 6,7cm de diamètre, 2m de haut l’enfoncer de 50cm pour qu’il reste 1,50m, ça vaut 3,2€,

il faut mettre ensuite un filet costaud pour empêcher les cervidés et les sangliers de les ronger,

au pied il faut mettre au moins 12cm de paille pour empêcher la concurrence pendant les premières années sur 80 cm de diamètre, la paille c’est pas très cher on achète des bottes, c’est 5€ la botte,

Et puis il y a un peu de travail, il y a mille arbres !

A Bordeaux d’autres domaines ont entrepris leur conversion à l’agroécologie comme le Domaine Emile Grelier, le Château Coutet à Saint Emilion, le Château Anthonic dans le Médoc. Mais dans le Blayais, Château Dubraud fait figure de pionnier et nul doute qu’il servira d’inspiration à bien d’autres exploitations.

Alors quoi de plus évident pour les Vidal que de faire appel au crowfounding pour abonder l’aide octroyée par la région Nouvelle-Aquitaine ? Un projet  de financement participatif est dores et déjà en ligne sur la plateforme Miimosa.

Première étape : le terrassement de la mare et du bois, puis la plantation des 1000 arbres, haies, et enfin en 2022 : la création d’un parcours botanique de 2 km pour accueillir les visiteurs !

Qui ose dire encore qu’il ne se passe rien dans le Bordelais ?

François

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.

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