La saga d’un vigneron français devenu québécois

Il y a 44 ans passés, quel mobile déraisonnable influence le vigneron Charles-Henri de Coussergues à venir s’installer au Québec pour y cultiver la vigne ?

Les prémices de L’Orpailleur

Originaire de la région des Costières-de-Nîmes, où il est issu d’une quatrième génération de vignerons, pour quelle raison sensée le jeune C-H quitte-t-il cette région vinicole réputée et prospère ? Tout débute en 1982 lorsqu’il accepte une invitation en tant que stagiaire de son voisin vigneron Hervé Durand, venu auparavant explorer le Québec. Le but premier de cette migration est d’expérimenter la culture de la vigne dans une région presque vierge, et de surcroît sous un climat nordique.

Folie de jeunesse ou aventure vinicole ? Bien que C-H déborde d’enthousiasme et de témérité face à ce vague projet, son entourage demeure très sceptique à son égard. Malgré tout, son intuition a eu raison d’y croire, puisque quelques années après son arrivée, il fonde avec Hervé et deux autres associés, le très réputé Domaine de l’Orpailleur, situé à Dunham dans les Cantons-de-l’Est, à une heure au sud de Montréal.

Aujourd’hui considéré comme un chef de file, et grâce à son savoir-faire, C-H a su influencer plusieurs jeunes vignerons québécois d’origine durant les dernières décennies. Certains de ces domaines connaissent actuellement un grand succès.

Les défis de C-H

Son premier défi fut l’implantation d’un vignoble et sa survie au milieu d’une viticulture encore jeune et à l’état expérimental. C’est sans contredit un grand succès qui perdure depuis plus de quatre décennies.

Le second défi a été d’être inventif pour affronter l’hiver québécois au-dessus du 45e parallèle. En novembre dernier, juste avant notre entretien, C-H étendait des toiles géotextiles sur ses 47 hectares de vignes pour les protéger du froid hivernal, puis, quelques heures plus tard, il alla butter les plus jeunes.

Le troisième défi concernait la mise en marché. Grâce à son implication, sa témérité et sa vision à long terme, la viticulture a pris beaucoup d’ampleur au cours des dernières années au Québec. Dès 1987, C-H a fondé l’Association des Vignerons du Québec, devenue le Conseil des vins du Québec avec 115 producteurs autour de la table.

En créant également la Route des vins de Brome-Missisquoi à une heure au sud de Montréal, il a mis sur pied un marché pour les producteurs de petits fruits, maraîchers, apiculteurs, afin de générer d’autres activités venant s’annexer à la vente de vins. Cette initiative a fait revivre des villages qui étaient en train de mourir et aussi à inciter de jeunes couples à venir s’installer en région, particulièrement au cours de la période d’épidémie de la covid.

On s’est battu pour avoir le droit de vendre nos vins à la propriété. C’est ce qu’on appelle de l’œnotourisme pour amener les citadins dans nos vignobles. Le temps nous a donné raison, et aujourd’hui, l’agrotourisme dont j’ai été le président s’est beaucoup développé au Québec. Ce qui permet à l’agriculteur de vendre directement à la ferme. Depuis 20 ans, il s’est passé une véritable révolution où les lois, règlements et mentalités ont beaucoup changé.

Au Québec, il existe plus de 175 vignerons, 1000 ha de vignes avec une production d’environ 2,5 millions de bouteilles.

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Janine Saine : Quel est votre regard sur l’industrie vinicole française en 2025 ?

Charles-Henri de Coussergues : Au niveau de la France et de l’Europe en général, il y a un déclin de la consommation de l’alcool dû aux changements d’habitudes alimentaires et aux changements climatiques qui génèrent des vins très élevés en alcool, comme dans la vallée du Rhône et le Languedoc-Roussillon. Quand j’ai quitté ma région, les vins affichaient 11 % d’alcool. Aujourd’hui, ils sont à 14 % ou 15 %, et en plus, les vignerons doivent affronter un problème de sécheresse. Puisque les consommateurs sont à la recherche de boissons moins alcoolisées, il faut que la France permette de désalcooliser partiellement les vins. Ainsi, grâce à un procédé mécanique, j’ai pu déguster des vins qui font 9,5 % d’alcool, sans qu’ils en soient dénaturés au niveau des arômes et de la structure. C’est une tendance qui va se développer. En Champagne, on fait face à ce grand défi, mais on arrive à faire des vendanges avec des raisins moins mûrs, bien que les Champenois aient commencé à acheter des vignobles dans le sud de l’Angleterre.

JS : Que penser de l’arrachage des vignes et de l’angoisse des vignerons français ?

C-H : En France, certains vins se vendent à des prix ridicules, en bas du coût de production, et puis de nombreux arrachages sont suivis de suicides. C’est très dur et très déchirant pour les vignerons qui sont issus de plusieurs générations, à l’instar d’un Bordelais que j’ai vu pleurer sur les réseaux sociaux, car il devra cesser son métier de vigneron. Bien qu’il travaille dans la région des grands bordeaux, il ne s’en sort pas. En voyant ce qui se passe en France, je me réjouis d’être au Québec.

JS : Dans les dernières décennies, les cardiologues ont encensé les deux verres de vin rouge par jour, et aujourd’hui, on prône le zéro alcool. Comment expliquer ce revirement ?

C-H : Dans plusieurs domaines, on nivelle souvent par le bas. Dans la génération de mes parents, le vin faisait partie intégrante de leur quotidien. Il est vrai que dans le passé, il y a probablement eu des abus. Je trouve ça dommage qu’on associe le vin à l’alcoolisme. Pendant plusieurs années, Hubert Sacy a été le dirigeant du groupe Éduc’Alcool au Québec. Il m’a révélé, en se basant sur les données de l’année 1979-1980, que la plupart des cas d’alcoolisme étaient attribuables à la consommation excessive d’alcool fort, de bière et, en dernière position, de vin.

JS : Dû aux changements climatiques et à la popularité des vins moins alcoolisés, croyez-vous qu’un jour les cépages hybrides seront adoptés en Europe ?

C-H : Il y a 40 ans, les cépages hybrides français avaient mauvaise presse, et aujourd’hui, dans le monde du vin, les hybrides sont de retour pour des raisons environnementales. En France, en Allemagne et en Italie, il se crée de nouveaux hybrides disponibles sur le marché. Par exemple, deux hybrides français blancs, le vidal et le seyval, très populaires au Québec, refont surface en France, car ils sont très résistants aux maladies. Cultivés après la venue du phylloxéra, ils ont été délaissés pour toutes sortes de raison. Au Québec, ils produisent des vins très tendance, légers, peu tanniques et faibles en alcool. Ce qui nous fait dire que le vent tourne à la faveur de notre marché. Et sans prétention, au Domaine de L’Orpailleur, nous manquons de vin, car la demande est plus forte que l’offre.

JS : Autrefois, le vin était un produit naturel, puis au milieu du 20e siècle, on lui a ajouté des produits chimiques, puis on a créé des vins bio, puis des vins nature ou orange, puis des vins zéro alcool. Où va la culture du vin ?

C-H : Tout d’abord, il y a beaucoup de désinformations sur ce que sont les vins bio ou nature qui explosent. Un cahier des charges va certainement mieux définir ou structurer ce que sont les vin nature qui, en ce moment, ne sont pas tous bons, malgré que certains soient très bien élaborés. Avec les vins orange, on a constaté qu’il y a eu des abus. C’était une mode montée en épingle et dont certains ont profité au niveau financier, et aujourd’hui, ça ne se vend presque plus ici. En tant que vigneron québécois, je me méfie des modes, mais il est impossible de les ignorer. Cependant, la tendance globale devrait nous favoriser dans notre production de vins légers et moins alcoolisés. La viticulture au Québec est très jeune, et la connotation environnementale, même si elle ne relève pas de la culture bio, est bien soutenue par nos agronomes à travers des politiques de développement durable. Ce qui est très inspirant pour la génération qui suit.

En effet, au Québec, quelques domaines peuvent compter sur l’arrivée d’une deuxième génération, et parmi eux, Charles-Henri de Coussergues est fier de ses deux filles, Laure et Sarah, qui assument déjà la relève.

Janine

crédits photos : Vignoble de L’Orpailleur / Tom Lay

Ecrit par Janine Saine
Québécoise et chroniqueuse vinicole depuis 25 ans, Janine Saine a collaboré à plusieurs magazines dont Vins & Vignobles dans lequel elle a signé de nombreux reportages aux 4 coins du monde. Elle est aussi l’autrice de 3 ouvrages œno- gastronomiques, tous primés au Gourmand World Cookbook and Wine Awards
Catégories : Canada , s'installer

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