Concours de vins : cocher un vigneron dans des cases ?

Mâcon, 23 avril 2022… Après deux ans de COVID et de distanciation physique (social aussi, avouons-le), plus de 2000 dégustateurs sont aux aguets à l’aube du parc des expositions, un centre des congrès joliment situé le long de la Saône. Le plaisir de se retrouver ? de déguster entre amis ? Solliciter à nouveau ses papilles ?

Pourtant le président du concours des vins de Mâcon, Bernard Delaye, annonce la couleur dans son discours d’ouverture : le Comité des Salons et Concours de Mâcon fait face à un chiffre en décroissance de dégustateurs… Reprise du COVID ? Peur du contact et des risques de contamination ? Bref, de nombreuses chaises sont vides et il a fallu réfléchir stratégiquement à la constitution de panels de dégustateurs pour équilibrer les régions à évaluer !

des échantillons en baisse

S’ajoute à cela une autre nouvelle : le nombre d’échantillons à déguster a chuté de 13%, passant à 7863 échantillons en 2022, faute aux aléas climatiques qui ont impacté de nombreuses régions. La région en tête de la dégustation reste Bordeaux avec 1874 échantillons à évaluer.

Ce concours cumule aujourd’hui un historique non négligeable avec sa 67ème édition pour cette année 2022, une année qui ne retrouve malheureusement pas son année record d’échantillons de 2010 avec 11 048 vins !

Le président lance l’ouverture avec une célèbre citation, une subtilité pour marquer l’ambiance :

Salvador Dali :Qui sait déguster ne boit plus jamais de vin mais goûte ses secrets.

Le flambeau de la parole est ensuite passée à Fabrice Sommier, Meilleur Ouvrier de France, parrain du concours venant récemment de créer sa Wine School dans le mâconnais, encore une offre supplémentaire à la (longue) liste déjà existante sur le marché de la formation œnologique.

9h15, la dégustation peut commencer…

Un concours initié par des négociants et viticulteurs devenu célèbre dans l’hexagone

Historiquement, ce concours avait une ambition locale dans le Mâconnais puisqu’il a été créé par des négociants et viticulteurs de la région en 1954 afin de valoriser le travail de la vigne et assurer une reconnaissance des vins produits.

La première année, il a débuté avec une modeste quantité de 68 échantillons représentant déjà quelques régions. Dix ans plus tard, le nombre d’échantillons a grimpé à 450 pour atteindre un chiffre vertigineux de près de 4000 échantillons en 1970.

Ce concours créé en toute modestie est ainsi devenu un des plus anciens de l’hexagone et reconnu. Le macaron apposé sur les bouteilles et fiches techniques est aujourd’hui un symbole reconnaissable par nombre de consommateurs.

Depuis des années, le comité du concours reçoit en moyenne 10 000 échantillons, signe de notoriété rêvée par les vignerons dans leur conquête commerciale. La beauté de ce concours est la grande diversité des appellations représentées, sans limite de taille comme celle d’Irouléguy ou encore de Bellet dans l’arrière-pays niçois !

Quel profil de dégustateurs dans un concours ?

J’arrive pour cette première à Mâcon, professionnelle reconvertie dans ce beau monde de l’œnologie et impatiente d’offrir mes expériences cumulées dans divers organismes et domaines viticoles.

L’ambiance semble très conviviale en ce samedi matin où chacun est venu à ses frais et sur son temps libre offrir son jugement, qui ne l’oublions pas pourrait impacter l’avenir d’un grand nombre de vignerons, tous en quête de la médaille suprême pour se positionner sur les marchés. Chacun reçoit son enveloppe avec son numéro de place pour rejoindre une table. Une matinée complète sera dédiée à ce concours ouvert à tous dégustateurs.

Il faut l’avouer… je réalise très vite que nombre de dégustateurs sont des groupes d’amis ou des personnes venues en famille partager un moment de détente pour déguster à l’aveugle et juger des vins de toutes les régions françaises.

Vins tranquilles, vins effervescents, vins doux naturels, vins liquoreux, Bordeaux, Bourgogne, Languedoc Roussillon, Alsace, Loire, Provence, Sud-Ouest, Jura…

le mot amateur a bien sa place ici

Les tables se complètent malgré de nombreux absents. Le minimum de dégustateurs par table semble tourner autour de 3 personnes. Je me retrouve à une table féminine… Et je réalise à ce moment que le mot amateur a bien sa place ici. J’imaginais être entourée de professionnels et pouvoir échanger un langage technique, ou du moins une analyse approfondie de chaque vin à déguster.

L’une de mes voisines est venue spécialement de Paris, amatrice de vins tout comme son groupe d’amis dispersés dans la salle. Bien entendu, nous avons échangé autour de la table malgré la diversité de nos parcours (une reconvertie dans l’œnologie, une chargée de mission au Ministère de l’Intérieur et une locale venant d’une cave coopérative). Serait-ce là le bienfondé de cette dégustation ? Un panel de dégustateurs de tous horizons, tous profils, tous secteurs confondus ?

Ce concours soulève en moi de nombreuses questions : si vous devez acheter une bouteille de vin demain, qu’attendez-vous comme justifications derrière la fameuse médaille apposée sur celle-ci ? Quels seraient vos critères ? Souhaiteriez-vous que ce vin soit jugé par un professionnel au palais aguerri ou un amateur qui pourrait représenter un échantillon général de la société ? Ou encore un panel mixte (comme notre table, quoique 100% féminine) ?

prendre son temps

Une chose est sûre à mes yeux, que l’on soit professionnel ou non, on ne juge pas en trente secondes un vin qu’un vigneron a mis plus d’un an à préparer, à accoucher même ! Car oui, le vin c’est un accouchement depuis la Terre, depuis le sol au gré des aléas climatiques, souligné par la main de l’Homme dans sa phase finale. Alors, en retour et par respect pour ce métier pour lequel les heures ne sont pas comptées, un dégustateur se doit en âme et conscience d’évaluer pleinement le contenu de son verre.

Ouf, justement, c’est l’état d’esprit du concours de Mâcon : les dégustateurs prennent leur temps pour déguster, débattre et noter les vins !

L’esprit est convivial tout en gardant en tête l’envie d’un consensus. Mais, cela est le cas de notre table… Je ne saurais dire pour les autres !

A l’inverse, dans l’extrême opposé de certains concours de vins, notamment ceux dédiés uniquement aux professionnels, je soulèverai également d’autres questions : évaluer des dizaines, voire des centaines de vins sur une journée, les juger en moins d’une minute alors que le palais fatigue vite serait-il tout autant respectueux du vigneron ? Aurais-je confiance aux jugements des professionnels ?

Souvent les derniers vins évalués souffrent dans ce système d’évaluation…

Le vin jugé ou le vin plaisir ?

Notre table féminine se concentre ainsi sur la petite vingtaine de vins à déguster au cours de cette matinée. Heureusement, l’évaluation se limite à une demi-journée, en respect des limites de capacité de notre corps !

Également, aucun timing n’est imposé pour le jugement, une autre condition appréciable, laissant place à l’échange autour de la table.Le vin est avant tout un objet d’échange et de plaisir, il est donc tout à son honneur de faire connaissance entre dégustateurs et débattre sur nos ressentis avant d’apposer nos notes.

Pauvres papilles gustatives, elles ont un peu souffert face aux vins de Bordeaux que nous avons dû juger. Nous avons cherché à tout prix un peu de douceur et de velours, espérant des assemblages majoritaires de Merlot.

Par respect pour le premier vin, toujours difficile à calibrer, nous l’avons jugé une seconde fois en milieu de parcours pour confirmer nos premières impressions.

Arrivées à mi-parcours, les tannins ont commencé à fatiguer notre palais. Pourquoi tant de boisé ? Sans manger, difficile de juger et rester concentrées…

penser les accords

Ils nous faut nous projeter, les imaginer accompagnant un repas, les projeter avec la patine du temps (nombre d’entre eux sont de jeunes millésimes). Par respect pour les vignerons des derniers vins de notre liste, nous nous concentrons à nouveau et décortiquons chaque étape de la dégustation avec plus de lenteur, notre jugement devenant plus laborieux.

quatre cases à cocher

Prise de recul sur ce grand tableau imprimé sur une feuille A4, je reste perplexe malgré tout sur la grille d’évaluation… Moi qui ai longuement étudié tant l’analytique avec les codifications du WSET que des méthodes plus intuitives ou encore plus proches du terroir avec la dégustation géo sensorielle, je suis gênée d’avoir simplement dû mettre des croix dans des cases sur 4 simples critères dont un qui ne mérite pas une telle place à part entière…

L’œil, un critère à part : sur quel vin pourrais-je cocher la case ‘médiocre’ à la vue ? et l’œil n’est justement pas ma quête première du plaisir. Puis, viennent le nez, la bouche et l’harmonie… Le mot si négatif « médiocre » dans la liste des « cases » à cocher me dérange…

Heureusement, je rebondis sur la case libre « observations », un espace de liberté pour exprimer enfin ma dégustation intuitive… Il est vrai qu’une grille d’évaluation doit exister sinon il serait impossible de comparer les vins et calibrer l’ensemble, dégustateurs compris… Je comprends le besoin d’arrêter des critères. Néanmoins, je reste sur mes derniers apprentissages de ce monde : le vin est une quête intérieure de son propre plaisir, unique et lié à l’instant présent de la dégustation !

A vos jugements…

Audrey

Ecrit par Audrey DELBARRE
--------------------------------------------------------------- Passionnée par l’écriture, Audrey est une amatrice de vin joviale et enthousiaste, guidée par la richesse du contact humain ! C’est à l’Académie du vin du Cap en Afrique du Sud qu’elle affine ses connaissances dans les vins puis développe son inspiration à partir de ses rencontres et voyages dans les vignobles du monde.... Titulaire du diplôme WSET 3, elle se consacre à l’organisation de séminaires et formations sur le développement des sens et des émotions grâce à l'œnologie.
Catégories : règles, certifications

2 commentaires

  1. Bonjour, je lis avec intérêt vos articles bien argumentés et j’apprécie vos sujets. Je réagis à un détail d’importance dans cet article sur les concours des vins. Je participe régulièrement aux Vinalies régionales, nationales et internationales, le Concours des oenologues, le maximum de vins dégustés dans une session est de 40 en 4 ou 5 heures, plus long si nécessaire. Chaque vin reçoit une attention particulière pour chaque juré et peut être discuté par le jury. Le président de table est un oenologue, la discussion peut être aussi bien technique qu’hédoniste. Nous avons de l’eau et du pain à disposition. Il est fortement recommandé de se rincer la bouche entre chaque vin rouge pour éviter le cumul des tanins. Dans votre commentaire vous suggérez que certains concours pourraient « évaluer plusieurs centaines de vins dans une journée », c’est exagéré. Vous regrettez qu’il n’y ait pas eu de discussion technique autour du vin. Faites-vous connaitre auprès de l’Union des oenologues de France, nous nous ferons un plaisir de vous inviter pour l’un de nos concours. Nadine Franjus journaliste-oenologue

    1. Audrey DELBARRE dit :

      Merci Nadine pour ce commentaire. Tout à fait, l’article n’est pas voué au jugement subjectif, juste un partage de ressentis et d’attentes par rapport à un concours. Bien entendu, d’autres concours existent. Cette expérience soulève simplement quelques questions auxquelles je n’ai pas de réponse… car comme toujours, il est difficile de trouver la bonne formule pour juger un vin tout en respectant le vigneron. Oui, à l’étranger, il existe des concours où l’on évalue des quantités impensables de vins sur une journée… Oui, le concours de Mâcon servait du pain et de l’eau, bien entendu mais je sous-entend ici la nécessité de manger un repas consistant face à type de vins. Avec plaisir pour des échanges techniques mais l’article se termine aussi par une note positive puisque j’ai également pris plaisir à échanger entre amateurs de vins car finalement, le vin reste une boisson hédoniste et c’est peut être là le bienfondé d’un concours? L’amour du vin en toute simplicité et le plaisir et l’émotion qu’il procure…

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