Accident de dégustation en Saumur blanc

On a du monde à dîner ! Immédiatement dans ma tête défilent les étiquettes. Pas besoin d’un logiciel pour gérer ma modeste cave finistérienne, la mémoire suffit. Philippe et son épouse Sophie, notre amie Katia étaient attendus. Tu sais qu’elles n’aiment que le blanc, me dit Michèle. Ah ! si on tentait ce Saumur blanc la Coulée de Saint-Cyr 2015 d’Arnaud Lambert.  Je l’avais acheté au domaine à Saint-Just sur Dive il y a quelques années pour une vingtaine d’euros.

Juste un mot sur Arnaud, fils du vigneron Yves Lambert, proche du regretté Charly Foucault, ami de Romain Guiberteau pour vous le situer. En biodynamie sur la moitié de son vignoble (48 ha), gros travail parcellaire, élevage en fût, etc.

Idéalwine le considère comme «un des talents de la Loire » et B+D « une valeur montante ». Notre petit dîner improvisé autour des sushis et saumon gravelax devait lui dérouler le tapis rouge. Une petite inquiétude quand même : faut-il l’aérer ? En le sortant du frigo, je décide de l’ouvrir et de l’épauler durant une petite heure. Les vins blancs puissants et racés méritent un passage en carafe, nous dit le site des Vins du Val de Loire.

DES VISAGES PERPLEXES

Après mon petit baratin d’usage je sers les cinq verres sous la pression de regards impatients. Les nez se tordent un peu, les verres à pied s’agitent et la première gorgée s’invite. Silence et désolation. Nos sens sont perturbés, aucune exclamation, aucun élan du cœur, juste quelques paroles murmurées : acide, bizarre, boisé, du gras, ça tient en bouche. Pauvre de moi qui suis censé ravir mes amis avec des vins finement choisis….Je sens le poids de ces regards lourds de compassion.

L’horreur.

J’aurais préféré qu’on me gueule dessus, qu’on me balance un verre à la figure. Une fois la charge émotionnelle passée, le mode analytique reprit le dessus. Que s’est-il passé ? Clairement le vin était en désordre ; il délivrait un message brouillé pour reprendre la terminologie d’Audrey.

Les marqueurs de sa typicité étaient là : arômes complexes de fruits blancs, d’agrumes, fraîcheur-acidité, boisé, gras à la bourguignonne mais dans le désordre, sans harmonie. Il était défait. La tension qui doit maintenir ensemble ses composants était absente. Le lendemain, il s’est un peu rattrapé, mais le mal était fait.   

L’ENQUÊTE DÉBUTE

J’ai beau tourné 100 fois dans ma tête le déroulé de la séquence, je ne vois pas où ça a pêché. Le bouchon est parfait, les conditions de conservation très correctes. Faut-il incriminer le vin ou du moins ce millésime ? Selon PlatsnetVins, 2015 est un bon millésime en saumur blanc, noté 3/5. Les vendanges avaient été un peu compliquées du fait d’une météo capricieuse.

Comment se fait-il que cette bouteille ait réagi de la sorte ? Il n’y a qu’une personne qui puisse m’éclairer, c’est le vigneron lui-même.

Avant d’entrer en contact, Jean-Luc me rappelle l’importance du calendrier biodynamique, vous savez, celui qui établit les jours «fleurs, fruits, racines ou feuilles ». Les vignerons et dégustateurs professionnels sont d’ailleurs les premiers à le dire : les vins ne goûtent pas pareil tous les jours. 

Le 28 juillet 2022 à 19h55 la nouvelle lune prenait ses quartiers dans le signe du Lion. Est-il déconseillé d’ouvrir une bouteille lors d’une nouvelle lune ?

Maria Thun, pionnière de la biodynamie et créatrice du calendrier des semis donne peu d’infos à ce sujet tout en évoquant des jours racinaires plutôt défavorables à la dégustation.

Ça peut jouer mais vraiment à la marge.

LES FÛTS RESPONSABLES ?

Le lien de confiance avec Arnaud Lambert s’établit naturellement, le vigneron ayant compris que je n’étais pas dans la récrimination mais dans la recherche d’une explication. J’ouvre une bouteille du millésime 2015 et je vous rappelle. D’emblée il précise que ce vin vivant, âgé de 7 ans a besoin de s’oxygéner pour laisser s’épanouir ses arômes.

Mais quelque chose d’autre le chagrine. C’est au niveau de l’élevage bois. A l’époque nous avions des fûts de la tonnellerie Rousseau sur les millésimes 2015, 16 et 17. Peut-être y avait-il trop de bois neuf ? On a mis plusieurs années à comprendre que le boisé sur l’acidité était perfectible, ça pouvait manquer de délicatesse.

Depuis, Arnaud Lambert est passé à des barriques différentes. Il a aussi affiné son parcellaire en distinguant mieux la partie argilo-sableuse. On a une belle réussite sur la Coulée de Saint -Cyr en millésime 2020, tenez, je vais vous en faire parvenir une bouteille.

Forcément, un accident de dégustation fait réfléchir. On se pose la question du type de vin qu’on déguste. Là, il s’agit d’un grand blanc issu du cépage chenin, un cépage précoce parfois capricieux. C’est un vin vivant, mais fragile qui exige un haut niveau de compétence vigneronne.

Pas ou très peu d’intrants, pas de chimie protectrice, des traitements réduits au cuivre, etc.

Ces vins épurés deviennent des «sublimes mais fragiles créatures ». Il faut tenter de les déguster avec beaucoup d’humilité, ils peuvent apporter beaucoup de plaisir mais rien n’est jamais assuré.

GADINS DE DÉGUSTATION

Fréquentant régulièrement les salons bio nature de l’Anjou, j’en ai vu des gadins de dégustation, portant le plus souvent sur des vins jeunes, troubles qui sentaient la sueur de cheval. Il y en a qui aiment paraît- il !

Un blanc d’Anjou est-il un vin de garde ?

Presqu’unanimement la réponse est oui en fonction des millésimes quand même. D’ailleurs ils sont souvent comparés aux bourgognes. Pas si sûr, quand je lis les commentaires de dégustation du Groupe du Vin (Facebook), je vois beaucoup de déceptions – vin fermé, réduit ou au contraire oxydé, trop acide, défait ou plat- et Il y a toujours un petit malin qui écrit : il fallait attendre 2028 pour l’ouvrir !   

Jean Philippe

Ecrit par Jean-Philippe RAFFARD
--------------------------------------------------------------- Toujours volontaire pour une virée dans le vignoble du bout de la Loire, du bout de la France, du bout de l’Europe ou du bout du monde, là où il y a des vignerons, là où il y a du bon vin. Jean Philippe n’oublie pas sa vie antérieure en marketing-communication pour lever le voile sur le commerce du vin et l’ingéniosité des marchands.
Catégories : domaines et châteaux

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