Génération négociants, l’autre façon de faire du vin

Les Vignerons indépendants de France devraient bientôt fêter leur 50ème anniversaire.

Ils furent nos bonnes fées qui se sont penchées sur l’acte de naissance de Génération Vignerons en 2014. Les deux premiers articles qui ont constitué notre socle éditorial furent consacrés à Pierre-Antoine Giovannoni (Château de la Viaudière) et Philippe Porché (Domaine de Rocheville), tous deux basés en Anjou-Saumur, tous deux impliqués dans les instances professionnelles et notamment dans le Syndicat des vignerons indépendants, tous deux affichant les signes d’une belle réussite en vente de vin comme en œnotourisme.

la charte du Vigneron Indépendant

« (il)respecte son terroir, travaille sa vigne, récolte son raisin, vinifie et élève son vin, élabore son eau-de-vie, met en bouteille sa production dans sa cave, commercialise ses produits, se perfectionne dans le respect de la tradition, accueille, conseille la dégustation et prend plaisir à présenter le fruit de son travail et de sa culture. »

En résumé, le vigneron indépendant est un chef d’entreprise qui est d’abord un paysan pour entretenir le paysage, un viticulteur pour cultiver sa vigne, un winemaker pour vinifier dans sa cave et un chef des ventes qui commercialise son vin.

Beaucoup pour un seul homme (ou une seule femme). Ils étaient 7000 en 2014, c’est moins aujourd’hui.

LES VIGNERONS DU TERROIR

Les Vignerons Indépendants ne représente pas l’élite vigneronne mais une communauté qui constitue la colonne vertébrale de la viticulture française – 50% de la production – emmenée par un chef au charisme incontestable qui a l’oreille des ministres, l’audois Jean-Marie Fabre, vigneron à Fitou (domaine de la Rochelierre). L’interview qu’il donna récemment au portail Vignovin est un modèle de parler juste, de force d’entrainement et d’espoirs argumentés qui remonte le moral lorsqu’on ne sait plus trop où va le métier.

Les caves particulières sont les vignerons du terroir, des appellations, des filiations et des successions. Ils s’efforcent de faire le meilleur vin possible en relevant les innombrables défis au prix d’investissements techniques, agricoles et humains considérables. Leur force, il la trouve dans leurs valeurs cardinales : la fierté, l’émotion et le partage. Ils se ressourcent dans le lien fort qui les unit à la famille, aux amis, aux clients fidèles par la vente directe au domaine ou dans les salons.

Ce modèle économique et social conservateur, protecteur laisse cependant peu de place à l’innovation et à la créativité ; on le voit dans les difficultés que certains rencontrent avec les réseaux sociaux, le format de leurs gammes ou la vente en ligne. Ce modèle est-il pérenne ?

Interrogé sur le rôle du négoce, Jean-Marie Fabre n’ouvre pas la porte : ...le modèle qui dépend d’une tierce personne pour assurer la commercialisation est un modèle de plus en plus fragile. Alors que faire quand le vigneron fait du bon vin mais n’arrive pas à le vendre ?

LE NÉGOCE, UNE OPTION POSSIBLE

Loin de nous l’idée d’engager la moindre polémique, mais il y a quand même en Occitanie la réussite exemplaire d’un vigneron-négociant – lire l’article du Figaro Vins (juillet 2023) : Comment Gérard Bertrand est devenu le meilleur vigneron du monde.

Serait-ce la réussite d’un Gérard Bertrand qui pousse les néo-vignerons à regarder le négoce d’un autre œil ?

Le travail de l’association Vignerons Demain, animée par Thierry Loscos va dans ce sens. Ce réseau communautaire a pour mission d’accompagner les porteurs de projets viticoles en facilitant leur installation, dans l’esprit d’un renouveau de la viticulture défendu par Terra Hominis.

Génération Vignerons a permis à plusieurs d’entre eux de présenter ici leur projet, ce fut le cas de Matthieu et Laura qui démarre une installation dans le Bordelais. Nous avons revu notre projet en envisageant de nous concentrer dans un premier temps sur le négoce, en y ajoutant nos propres vignes lorsque nous en aurions les moyens.

Thierry Loscos confirme la tendance : j’ai en tête des membres ayant commencé par l’achat de raisins ou de vins pour lancer la vinif et le commerce de leur gamme. C’est d’ailleurs une des solutions que nous préconisons pour s’installer en sécurité.

Il y voit aussi une solution de démarrage pour contrer les aléas climatiques et les aléas de récoltes en nous indiquant la tendance 

le négoce permet l’exploration de nouvelles tendances de consommation. Pour recruter de nouveaux clients, explorer de nouveaux produits, de nouveaux marchés.

Autre exemple de ces liens multiples, le salon CHAI ! des artisans-vinificateurs d’un genre nouveau installés en ville, comme le Chai du Clapas en plein cœur de Montpellier.

La quatrième édition du salon est prévue à Angers en février 2026 à l’initiative de Pauline Lair, fondatrice du chai urbain 1006 Vins de Loire. Je suis négociatrice et vinificatrice, j’achète le meilleur raisin possible et j’en fais du vin.

La gamme de vins proposés est impressionnante, et surtout sa douzaine de viticulteurs partenaires, loin d’être anonymisés sont bien mis en avant.

 

LE DUO CARCASSONNAIS

Aubert&Mathieu est une belle histoire entrepreneuriale et peut-être bientôt une success story dans le paysage sinistré du vignoble occitan.

Il y a des signes qui ne trompent pas : une sincérité, une fraîcheur dans leur narratif, une jolie gamme de vin, des étiquettes informatives et artistiques, un métier assumé de néo-négociant. Nous créons des vins modernes, innovants et engagés qui racontent quelque chose. Proche de la rhétorique artistique : chez nous, chaque cuvée a son propre rythme. On choisit nos techniques d’élevage comme on choisit une bande-son : en fonction de ce que le vin a à raconter, comme le montre la vidéo du Prix Master Régional Occitanie 2025.

Anthony Aubert et Jean-Charles Mathieu, le duo s’est connu au lycée à Carcassonne et se retrouvent en 2019 pour créer un négoce de vins après des expériences riches et variées. Pour Antony c’est un master de commerce des vins et six ans de business pour le champagne entre l’Asie et New-York. Et pour Jean-Charles, le choix de la grande entreprise avant de se lancer dans l’entreprenariat. Tiens donc, aucun d’eux n’est titulaire d’un diplôme d’œnologie ou d’une formation oeno-viti. Vendre du vin c’est un métier différent.

UNE COMMANDE POUR FAIRE CONNAISSANCE

En fin d’été 2025 juste après les terribles incendies des Corbières, l’Aude était sinistré et les appels aux dons se multipliaient. Nous, on fait travailler 30 viticulteurs, précisait le tandem sur Facebook. Ça m’a suffi pour leur commander un carton « découverte » de 6 cols à 89€. Vite expédié, vite reçu sans erreur et sans casse.

Premier choc, les magnifiques étiquettes signées de l’Atelier Pers à Saint-Étienne. L’achat d’un vin est d’abord visuel, comme dit le bon sens partagé. Un texte surprenant accompagne cette Haute Piste, chardonnay IGP Pays d’Oc 2024 : « Moderne. Frais. Copains. Chardonnay. Sud de la France. Terroirs d’altitude. Délicat. Agrumes. Brioché. Poulpe rôti méditerranéen. Amande. Biarritz. Week-end. Sushi. Emily. Risotto gambas. Buratta crémeuse. A la montagne. Tombée de la nuit. Remarquable.” Mais c’est quoi, ce foutoir ? diront certains. C’est leur style assumé, leur codes, leur langage. C’est comme le jean troué ou les tatouages envahissants : on adore ou on déteste.

L’INNOVATION À JET CONTINU

Leur répertoire est très divers pour reprendre leur rhétorique musicale, avec une trentaine de titres. Il y a des IGP, des AOP, des bulles, une Vière (croisement bière-vin) un essai de sans-alcool, une micro-cuvée créée par ChatGPT, un label B.Corp, du bio et j’en oublie. Pas mal pour cette jeune équipe de cinq collaborateurs qui vise les 700 000 cols vendus cette année dont 70% à l’export.

C’est illusoire de vouloir réinventer le vin, mais on peut apporter un autre point de vue pour parler aux 20-40 ans qui lui préfèrent la bière, les cocktails ou les boissons sans alcool, précise le tandem. Last but not least La Capsule. Il s’agit d’un Vin de France (assemblage de syrah, grenache, mourvèdre, carignan) qui « transmet un message personnel à son destinataire via un QR code gravé sur l’étiquette.»

En somme, les billets doux revisités en mode numérique.

PARTOUT ON INVENTE…

On s’est peut-être trop attardé sur ce négoce attachant en faisant de l’ombre à d’autres initiatives.

Le lyonnais a choisi le combat de l’environnement, bouteilles consignées, cartons recyclés, transport à la voile vers New-York. Nous ne sommes pas une simple entreprise mais un mouvement écosystémique déclare avec aplomb Thomas Lemasle, le co-fondateur des « vins biologiques et engagés » (L’Express Vins, juillet 2025).

Le charentais Gaspard Dinety et sa toute nouvelle entreprise le Chainon, se définit lui comme artisan vinificateur. Il a le sentiment de pouvoir apporter aux restaurateurs et aux cavistes quelque chose de nouveau, de local et ainsi de combler un manque. Loin de cacher l’origine de ses jus, Il choisit de mettre en lumière les producteurs auprès desquels il achète ses raisins en bio. Dès à présent, depuis son chai tout neuf basé à St Vivien,  il propose plusieurs cuvées, dont un blanc -assemblage sauvignon gris, sauvignon blanc, chenin, sémillon- et un rouge : un claret, une infusion de merlot pour boire du rouge frais quand il fait chaud. A venir, une cuvée de pineau d’Aunis : le chenin noir.

Les Têtes (Nicolas Grosbois et Philippe Mesnier, domaine des Hauts Baigneux en Touraine). Spécialistes des assemblages insolites comme ces jus de chenin de Loire avec des jus méridionaux (grenache blanc, vermentino et autres). Leur cuvée Gamuto issue d’une co-fermentation de gamay (rouge) et de muscadelle (blanche) fait parler d’elle.

Il faudrait citer aussi les nombreuses consultantes qui ont fait de LinkedIn leur place de marché. Notamment Vanessa Riou qui travaille sur le vin comme ingrédient culinaire : On ne mange plus un dessert au vin, on boit un dessert. L’alliance de la glace à la vanille avec le vin rouge fait un buzz d’enfer sur TikTok et Instagram (Vitisphère, 11/25).

Rêvons un peu : si demain James Suckling attribuait un 99/100 à cette alliance d’une audace inouïe de la Maison du Glacier avec un Pessac-Léognan, l’espoir renaîtrait à Bordeaux comme dans les années 80 lorsqu’un certain Robert Parker encensa le goût boisé.

PLACE AUX JEUNES

Ils sont nombreux à vouloir « secouer les codes du vin » à défaut de les casser.

Ces néo-négociants installent un cadre nouveau, loin du «négoce à la papa », du négoce qui « s’en met plein les poches » et autre cliché éculé. Ces fantassins de la créativité souhaitent faire des vins plus libres en s’affranchissant des rigidités des appellations qui bloquent le renouvellement créatif. Ils nous démontrent que la « chaîne du vin » qui va du paysage, de l’accueil touristique, de la vigne à la vinification, de la commercialisation jusqu’aux mille manières de le consommer fait appel à des compétences de plus en plus diverses. Elle est surtout un formidable travail d’équipe.

Jean Philippe

Image à la Une : crédit La Gazette de Montpellier/Céline Escolano

Ecrit par Jean-Philippe RAFFARD
--------------------------------------------------------------- Toujours volontaire pour une virée dans le vignoble du bout de la Loire, du bout de la France, du bout de l’Europe ou du bout du monde, là où il y a des vignerons, là où il y a du bon vin. Jean Philippe n’oublie pas sa vie antérieure en marketing-communication pour lever le voile sur le commerce du vin et l’ingéniosité des marchands.
Catégories : le métier

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