Viticulture de précision, fiction ?

On pense comprendre ce que peuvent littéralement recouvrir ces termes viticulture-de-précision. En réalité, il s’agit d’un concept développé au cours des années 90, grâce au positionnement par satellites.

 On ne mesure pas à quel point la possibilité de localiser une observation, une machine, une action, n’importe où à la surface du globe a permis d’envisager de nouvelles pratiques en agriculture, nous dit Bruno Tisseyre, professeur à Montpellier Supagro…Dix ans plus tard, au début des années 2000, les premiers travaux de recherche en viticulture de précision émergeaient en France, en Australie et en Espagne…

En pratique, la viticulture de précision est ainsi un ensemble de méthodes basées sur l’information et visant à optimiser les performances d’une exploitation viticole sur plusieurs plans :

  • technique (augmenter les performances agronomiques d’une exploitation),
  • économique (optimiser le gain),
  • environnemental (limiter les impacts des pratiques).

le motto : l’acquisition de données

On va les obtenir tout d’abord depuis le ciel et l’espace, c’est la télédétection : vues satellite ou aériennes.

©Pépinières Barber

Ces infos constituent un indice NDVI (Normalized Difference Vegetation Index) qui donne des indications précises sur l’état du couvert végétatif ou encore des maladies. On obtient ainsi une connaissance de son vignoble à un instant T en identifiant des zones à problème sur des thématiques liées au sol (stress hydrique), à l’état sanitaire de la vigne (détection des maladies de type flavescence dorée), à la conduite du vignoble (sélection parcellaire), aux besoins en fertilisation, etc. détaille Bruno Tisseyre.

Sur ce marché de l’interprétation des données de télédétection, on trouve aujourd’hui pas mal d’entreprises comme Oenoview® ou encore Earthlab : certaines traitent notamment avec de grands domaines et des coopératives, à qui elles permettent de réaliser des cuvées plus homogènes.

Viennent ensuite les outils de proxy-détection : des capteurs placés dans la parcelle qui relèvent ainsi des données au plus proche de la vigne.

© A. Davy IFV

Notons le Physiocap®, un capteur développé par le Comité Interprofessionnel des Vins de Champagne. C’est un système d’acquisition de données géolocalisées embarqué sur une machine (enjambeur, chenillard,…) fournissant des informations sur les bois de taille.

En période hivernale et donc en absence de feuilles, il permet de compter le nombre de sarments et de mesurer leurs diamètres permettant ainsi d’estimer un indice de biomasse.

On trouve aussi des capteurs de flux de sève qui mesurent la transpiration de la vigne et fournissent un indicateur très précis pour gérer l’état hydrique de la vigne.

Bien entendu l’accumulation de ces données n’a de sens qu’à partir du moment où l’on dispose des ressources logicielles pour pouvoir les interpréter.

Des données pour quoi faire ?

A la charnière entre la recherche et le high tech, Fruition Sciences fait partie de ces jeunes pousses françaises qui ont contribué au développement du modèle numérique viti-vinicole :  créée il y a une dizaine d’années par Sébastien Payen et Thibaut Scholasch, leur entreprise s’est très vite développée en France et en Californie. Elle met à disposition du vigneron et de l’oenologue une appli d’aide à la décision.

©Fruition Sciences

Avec cet outil d’analyse expert, Fruition Analytics, qui permet de suivre en temps réel des données à la fois du climat, de la plante et du fruit,  le vigneron dispose d’un outil de gestion de son vignoble au jour le jour.

Cette appli est conçue pour intégrer et connecter toutes les informations du vignoble, faciliter l’interprétation des données et aussi construire un historique des millésimes afin de les comparer.

 

Dans ce domaine qui reste perçu en France comme prospectif, Supagro a lancé tout récemment le Mas numérique : installé au Domaine du Chapitre propriété viticole de cette Grande Ecole, le Mas numérique utilise pour ces activités de production des solutions numériques mises à disposition par des entreprises spécialistes comme SMAGVivelysITK et Pera-Pellenc (Groupe Pellenc) . L’originalité du Mas numérique est dans la réunion de ces technologies complémentaires.

réduire les aléas

© Alexandre Rivet

La science et la technologie sont donc au rendez-vous pour tirer tous les avantages de cette moisson d’informations : prendre les bonnes décisions pour améliorer la qualité des produits, réduire leurs coûts et leur empreinte environnementale.

Des données encore plus nombreuses pourront à terme aider les vignobles à faire face à des conditions météorologiques extrêmes, des sécheresses aux inondations.

 

des freins ou des réticences ?

Car si le message passe bien auprès des vignerons du Nouveau Monde, force est de constater qu’en France, le digital n’est surtout compris que comme un moyen de faire du e-commerce ! La technologie apparait-elle alors comme un frein au savoir-faire, au talent  dont ce métier artisanal est empreint ?

On a déjà Google Earth ! On n’a pas forcément besoin d’autres outils pour connaître le comportement de nos vignes, on est dans nos parcelles tous les jours ! rétorque Pierre-Antoine Giovannoni du Château de la Viaudière par ailleurs président de la Fédération régionale des Vignerons Indépendants des Pays de la Loire. Ce qui nous rend service, c’est plutôt le travail sur la maîtrise du sol réalisé avec l’INRA ou encore l’historique des événements météo survenus sur le vignoble dont n’a pas toujours gardé le souvenir…Le rôle du numérique se limiterait-il à un travail de mémoire ?

Il faut prioriser l’information : on n’en manque pas, au contraire on en a trop ! Pour Pierre-Antoine, c’est aussi aux chambres d’agriculture, aux techniciens viticoles, à Techniloire l’outil d’information technique de l’interprofession de rassembler toutes ces infos et surtout de ne diffuser en push que les plus importantes !

Après tout la haute technologie ne s’oppose pas à l’empirisme, c’est peut-être juste une question d’échelle : les besoins en données d’un  vignoble bordelais ou californien ne sont pas les mêmes que ceux d’un domaine ligérien…

François

© cliché à la Une : Fruition Sciences, image NDVI 10cm de résolution

1 réponse

  1. Merci pour ce bel article, très complet. Je me permets un bémol cependant: je ne suis pas du tout réfractaire aux nouvelles technologies. Bien au contraire, j’en utilise et cultive, en plus de mes vignes, mon côté geek. Je dis juste que ce sont de nouveaux outils qui viennent compléter nos connaissances et savoir-faire. En ce sens, ces nouvelles solutions ne font pas de miracle mais peuvent aider aux prises de décisions qui reviennent, in fine, au vigneron, seul maître à bord dans sa parcelle. Par contre, l’émergence du data learning, par exemple sur des robots de taille ou de choix de traitements, sera à mon sens beaucoup plus révolutionnaire dans l’action et la prise de décision des vignerons dans un avenir proche… Encore un bel article en perspective François 😉
    Pierre-Antoine Giovannoni

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