Vous passez à l’orange ?

Pas sûr, me dit un ami vigneron, ça risque de faire comme pour les vins aromatisés, beaucoup de buzz au début et après, ça n’intéresse plus grand monde.

La curiosité est là, et nous en sommes au tout début. Le journaliste-dégustateur Pierre Citerne s’est récemment intéressé au vin orange pour la RVF. Loin d’être une simple mode ou un gadget, déclare-t-il.

Les fans se réuniront à l ‘Orange Wine Festival 2022 le 24 octobre prochain à Vienne. Ça pourrait donner une idée de week-end automnal dans la capitale autrichienne. Évidemment ce n’est pas Vinexpo mais les organisateurs attendent une centaine de producteurs, essentiellement venus d’Italie, de Croatie et d’Autriche.

Les vignerons français y seront peu présents, cela ne les empêche pas d’être de plus en plus nombreux à expérimenter des cuvées de vins orange en microvinification dans leurs amphores, les jarres ou les œufs béton récemment acquis.

Des cuvées pas toujours convaincantes comme nous l’explique Clara Sautereau.

Précisons que Clara, diplômée en viticulture-oenologie à Tours-Fondettes agrocampus, est lauréate du Grand Prix des Oenologues du Val de Loire 2022 pour son mémoire consacré à l’élaboration du vin orange. Selon une tradition maintenant établie, Génération Vignerons ouvre ses colonnes aux étudiants lauréats du concours, comme Lucie Biteau qui nous avait raconté son grand défi, celui d’effectuer deux vendanges dans les deux hémisphères durant l’année 2019.

Pierre Citerne est définitivement positif sur le vin orange : je pense que c’est un vin qui a de l’avenir. Il rejoint sur ce point un gros producteur-négociant du Languedoc, toujours en pointe sur les goûts et les tendances.

Laissons d’abord la parole à Clara pour une expérience plutôt…..déconcertante.

Quand l’oxydation fait le job

Nous connaissons tous les vins traditionnels rouge, blanc et rosé.

Mais connaissez-vous le vin orange ?

Si vous ne voyez pas trop de quoi je parle, je vous avoue que moi non plus avant mon stage au domaine Sylvain Pataille, à Marsannay-la-Côte, j’étais peu informée sur le sujet. Après quelques recherches, tout m’a paru plus clair.

Il faut savoir que le vin orange existe depuis des années, et pourtant il a été oublié des consommateurs. On le retrouve depuis peu chez certains commerçants. Sa production et ses ventes reviennent et sont en plein essor.

Mais quelles sont ses particularités ?

Le vin orange est issu d’une méthode de vinification qui consiste à laisser le raisin blanc macérer quelques jours/semaines afin d’extraire la couleur et les tanins de la pellicule.

On peut facilement le comparer à une méthode de production de vin rouge, mais avec un cépage blanc. C’est l’oxydation du raisin qui le rend orange. Un peu comme une pomme que l’on aurait coupée et laisser à l’air libre pendant quelques minutes.

ON TENTE L’EXPÉRIENCE

Après en avoir parlé avec ses cavistes et revendeurs, mon maître de stage Sylvain Pataille, vigneron en Bourgogne a voulu tenter l’expérience. J’ai donc été missionnée pour cet essai. Nous avons expérimenté différents temps de macération sur le cépage aligoté provenant d’une même parcelle. Nous avons donc fait deux petites cuves ; une première avec un temps de macération d’une semaine, et une deuxième avec un temps de macération de trois semaines.

J’aurais dû commencer par vous présenter Sylvain Pataille, un vigneron passionné par son métier, émerveillé de ce que la nature a à offrir tous les ans même si celle-ci le met parfois à l’épreuve. J’ai également pu admirer la patience qu’il faut pour obtenir un produit fini de qualité. Dans la production de ces vins le respect du raisin est primordial. Sylvain souhaite faire ressentir dans le verre et la bouteille toutes ces valeurs ainsi que son amour pour le terroir.

Après quelques semaines de travail, nous sommes arrivés au produit fini.

Malheureusement, malgré son côté intriguant et très étonnant, cette cuvée n’a pas fait l’unanimité au domaine et en particulier auprès de Sylvain qui a explicitement dit : Ça ne va pas !

Celui-ci n’a pas retrouvé l’âme de ses vins dans cette cuvée.

Il est vrai qu’avec ce type de fermentation sur un vin blanc, il est difficile de retrouver le cépage dont il est extrait et le terroir/la région dont il est issu.

PLUTÔT DÉROUTÉS

J’ai également fait déguster mon essai à mes camarades de classe pour avoir un avis plus extérieur sur le sujet. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais goûté de vins orange auparavant. Après cette expérience, il semblerait que peu d’entre eux aient apprécié le vin. Non pas que celui-ci soit imbuvable, mais cette nouvelle palette de saveurs les a un peu déroutés.

Ce manque d’informations concernant les vins orange est un frein pour les consommateurs comme pour le producteur car nous ne sommes pas habitués à de telles saveurs dans un vin. Il se peut que dans quelques années, à force de gouter ces vins, nous réussirons à mieux les apprécier.

Peut-être que l’effet de mode d’aujourd’hui sera la consommation courante de demain. Mais pour le moment, l’idée de rajouter cette nouvelle cuvée à la liste des vins du domaine n’est pas envisagée.

Pendant et après le stage, nous avons fait des dégustations de vins orange de différentes régions et cépages. Pour n’en citer que quelques-uns : Jean passe à l’orange 2018 du domaine Julien Crinquand (savagnin, Jura), l’Orangeade 2018 du domaine d’Opi d’Aqui (grenache blanc, Languedoc) ou bien Orange Voilée 2017 de Fabien Jouve (chenin, Cahors) ou encore No milk today 2018 du domaine Les Bottes rouges (savagnin, Jura).

L’ETHIQUE DU VIGNERON

Nous avons donc fait des comparatifs et avons pu apporter quelques critiques sur notre essai. Nous aurions pu essayer de faire une cuve d’Aligoté et une cuve de Chardonnay par exemple pour voir quel cépage ressort le mieux pour faire un vin orange. Bien d’autres idées nous sont passées par la tête. Mais je laisse un peu de suspens. Il y aura peut-être un jour un autre essai du genre sur le domaine, si toutefois l’idée de faire du vin orange n’est pas laissée à l’abandon. Je donne avec plaisir à un autre stagiaire l’opportunité de faire des recherches et laisser parler son imagination pour améliorer l’expérimentation.

Malgré cet essai peu concluant, j’ai pu me rendre compte que l’authenticité et la qualité au domaine Sylvain Pataille priment sur tout. Il est primordial pour Sylvain de suivre son ressenti. Ne pas se perdre ni perdre les consommateurs des vins du domaine.

L’honnêteté, autrement dit, l’éthique au domaine Sylvain Pataille est le maître mot.

Avec tout ce que j’ai eu l’occasion de faire, grâce ce stage, j’ai pu me rendre compte que je voulais construire mon parcours professionnel vers un métier en lien avec l’élaboration des vins et la commercialisation en étant à l’écoute des clients sans pour autant accepter les effets de mode.

J’ai d’ailleurs en ce début septembre repris le chemin de l’école vers une formation dans le droit et le commerce des vins et spiritueux.

Une nouvelle aventure commence.

Clara

LE VIN ORANGE RESTE À INVENTER

Plus haut je vous parlais d’un gros producteur-négociant du Languedoc. Il faut se décider à dire son nom, celui de ce vigneron-négociant, ex-international de rugby, surnommé le Prince des Corbières, celui qui signe chacune de ses 35 millions de bouteilles produites par an : Gerard Bertrand. Évidemment, j’en vois déjà certains faire la grimace : Ah, non pas lui ! Laissez le vin orange aux artisans vignerons, si les industries s’en mêlent, c’est foutu.

Proposons alors un autre regard sur le vin orange. Il existe mille initiatives en ce moment en France pour proposer des cuvées confidentielles à 25-35€ la bouteille. Ce fourmillement sympathique ne crée pas un marché. Une fois passé l’effet de mode, l’intérêt retombera comme un soufflé. Le « pape » du bio en grande distribution, le paragon de la biodynamie, premier exportateur des vins du Languedoc allait-il passer à côté d’une nouvelle tendance ? L’entrepreneur Gérard Bertrand investit pour créer des marchés.  Dans le vin c’est difficile car la consommation décroît.

CONSTRUIRE UN GOÛT

Alors les marchés, il faut les inventer. Il aurait, paraît-il, demandé à son équipe d’œnologues-marketeurs : ça goûte quoi le vin orange ? Chacun se serait perdu en explications confuses…Alors le chef aurait dit : puisque le vin orange ne goûte rien, c’est à nous d’en inventer le goût ! Associant les actes aux paroles, le vigneron Gérard Bertrand lance cet automne un nouveau profil de vins orange bio aux côtés de ses vins rouges, blancs, rosés et VDN. Trois références s’affichent déjà : Genora, Orange Gold et un flacon premium Villa Soliella (biodynamie, amphore, barrique) à……149€. Villa Soleilla est-il offert aux clients de la suite d’exception Soleilla du Château l’Hospitalet, son wine resort languedocien ?

Les équipes de Gérard Bertrand se sont visiblement « éclatées » à composer l’assemblage idoine de ce vin neuf, crée à partir de la seule contrainte d’utiliser des cépages blancs en macération. Quelle sensation vertigineuse que de travailler à la création d’un goût nouveau ! Les cépages chardonnay, grenache blanc, viognier, marsanne, mauzac, muscat figurent sur la fiche technique. Dans quelles proportions ? Quelles durées de macération? Secrets de fabrication.

L’ORANGE AU VERRE NOIR

Cette bouteille de Genora, le vin orange bio de Gerard Bertrand, dénichée en grande surface pour 9,50€ m’a livré quelques-uns de ses secrets organoleptiques. La couleur peut gêner au premier abord, cet orange pâle lumineux proviendrait-il de notre planète vin ? Mes repères étant perturbés, j’ai préféré poursuivre au verre noir. Si le nez est avenant, c’est en bouche que la perception est désarmante. Un rouge léger ? Non. Un blanc méditerranéen ? Non. Un rosé de saignée ? Non. Le vin a du corps et une forme d’intensité plaisante, il est gourmand, tannique avec des notes fraîches et fruitées, il est né dans le Sud clairement, avec ses notes qui tirent sur la figue, l’agrume, peut-être même l’orange confite.

C’est le muscat petits grains qui est à l’œuvre, celui du vin de Frontignan, une AOC fort réputée malheureusement délaissée aujourd’hui. Les comparaisons s’arrêtent là car le vin est travaillé différemment, plutôt dans le style de ce vin peu connu des Français- sauf des amoureux du Portugal- je veux parler du Moscatel de Setūbal (sud de Lisbonne).

Ce vin neuf va devoir imposer sa singularité. Il ne manque pas d’atouts quand on connaît la puissance de la Maison Gérard Bertrand. Sans enracinement historique, sans terroir original, attendez-vous à trouver cet extra-terrestre dans les séries ou dans le métavers.

Jean-Philippe

Ecrit par Jean-Philippe RAFFARD
--------------------------------------------------------------- Toujours volontaire pour une virée dans le vignoble du bout de la Loire, du bout de la France, du bout de l’Europe ou du bout du monde, là où il y a des vignerons, là où il y a du bon vin. Jean Philippe n’oublie pas sa vie antérieure en marketing-communication pour lever le voile sur le commerce du vin et l’ingéniosité des marchands.

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