Quand l’Italie s’invite en Anjou

La salle du petit déjeuner bruissait en multilingue dans cet hôtel du centre-ville d’Angers. Bizarre, le touriste se faisant plutôt rare en cette fin janvier, il faut y voir les retombées locales du festival FOOD’ANGERS – le 10ème du nom en 2026 –  organisé par la métropole angevine. « Du bon et du bien manger » c’est le mantra de cet événement qui enfièvre la ville 10 journées durant autour d’une longue liste de salons professionnels, d’ateliers, de rencontres amateurs pour les jeunes et moins jeunes. Il s’agit de dénicher et révéler les tendances en accompagnant les changements nécessaires vers une alimentation saine, durable et responsable. Tout un programme.           

LE VIN EN NOTE MINEUR

La cheville ouvrière de cet édifice «plantagenêt » est une élue de la Ville, en charge du Rayonnement et du Tourisme, Mathilde Favre d’Anne. Celle qui fut dans une vie antérieure sommelière/chef d’entreprise auprès du chef étoilé Pascal Favre d’Anne réalise un travail unanimement salué à la tête de Destination Angers. Souhaitons que les prochaines échéances municipales ne viennent pas remettre en cause ce projet apprécié des amateurs de l’art de vivre.

L’édifice en question fut patiemment construit autour de la vigne, des vins et spiritueux, le socle historique de l’Anjou. Petit à petit l’alcool céda du terrain au profit de la gastronomie et du bien manger ouverts de plus en plus largement à l’innovation culinaire. Comme si ses promoteurs avaient pris conscience très tôt que le vin et l’alcool entraient dans une zone de turbulence sanitaire et commerciale. Bref ils ne sont pas tombés dans le piège d’un banal « Angers fête le vin » qui a coûté très cher à son grand voisin aquitain.

Plein de petits salons

En 2022 Génération vignerons évoquait déjà la Fashion Week du vin d’Angers-Samur avec ses six manifestations en marge du traditionnel Salon des Vins de Loire (Grenier Saint Jean, Chai ! les Anonymes, Demeter, la Levée de la Loire, la Dive Bouteille à Saumur). En 2026, poursuivant cette politique d’offre surabondante Food d’Angers propose pas moins de 21 SALONS PRO pour satisfaire toutes les envies et pister les nouvelles tendances.

L’historique Salon des vins de Loire, le bio de la Levée de la Loire et le biodynamique Demeter, regroupés sous la bannière ALT sont toujours présents au Parc des expositions d’Angers. Les salons alternatifs sont confirmés au Grenier Saint-Jean, au Musée Jean Lurçat et aux Caves Ackerman à Saumur. Et en prime cette année, une quinzaine des petits salons « hors les murs », de rencontres à la campagne, dans les châteaux ou sur une péniche affiche leur existence. Toujours sur le même principe : une affiche bigarrée, une liste de vignerons, une date, un tarif affiché et une mention « pour les professionnels ». Et surtout une recherche opiniâtre d’acheteurs, d’importateurs et de distributeurs.

UN FESTIVAL OFF VIGNERON

La ressemblance est évidente avec le festival OFF d’Avignon. Les petites compagnies de théâtre n’ayant pas accès aux sites officiels, elles jouent dans les arrières salles de bistrot ou dans les écoles. Les acheteurs et programmateurs sont invités tandis que les copains versent leur petit écot.

Les modestes rencontres viticoles angevines aux noms évocateurs – Salon-salle-à-manger, Sec&Fruité, Supernature, Naturall 26, Digressions et d’autres – sont loin d’attirer la foule mais ce n’est pas le but si les acheteurs sont là.

Le mouvement est bel et bien lancé, ces petits collectifs vignerons qui s’installent dans la campagne ou dans le vignoble contribuent à faire d’Angers la « Destination Vin » incontournable de début d’année- juste avant Wine Paris - avec ses 1600 vignerons participants et ses 13000 visiteurs attendus.

FILS SPIRITUEL DE MARK ANGELI

Petit tour de chauffe au Salon-Salle à Manger installé dans l’ancien chai du château de la Mulonnière à Beaulieu/Layon. Le lieu est magnifique, en contre-bas des fameux coteaux du Layon aux vignes pentues. Cette belle bâtisse néo-gothique témoigne d’une époque de grande prospérité pour les vins moelleux d’Anjou. Aujourd’hui le domaine est la propriété de la Maison viticole Saget La Perrière bien connue en Val de Loire.

C’est le vigneron Guillaume Noire qui a lancé avec quelques collègues ce petit « salon-salle à manger ». C’est comme à la maison ici, on s’y sent bien ! Les invitations furent lancées par cooptation pour faire venir une vingtaine de collègues. Guillaume, vigneron nature, mériterait de se voir décerner le prix de l’étiquette intelligente tellement ses « tableaux éléments » dérivés du célèbre Mendeleïev sont limpides et impactant, mais là n’est pas l’essentiel :  Je me suis installé en Anjou influencé par la dynamique bio et la présence des pionniers de la biodynamie comme Mark Angeli qui m’a accompagné.

Ses Vins de France issus de l’agriculture biologique attestent de son approche paysanne et respectueuse de la nature. Son vin de macération courte (vin orange) en grolleau gris apporte fraîcheur et structure. Comme beaucoup de vignerons nature, il n’hésite pas à faire des assemblages qui hier encore auraient été une hérésie (assemblage de grolleau, gamay et sauvignon issus de jeunes vignes).

Mais on se connaît !  Sympa de retrouver Rémi et Caroline de la Ferme du Pasteur, près de Nyons dans la Drôme. La Belle Vendangeuse de Piégon a nourri beaucoup de souvenirs en commun. Très jeune domaine, 3 hectares de vieilles vignes (bourboulenc, grenache blanc), 3 hectares d’olivier issus d’une exploitation familiale. Les voilà si confiants dans l’avenir avec leur petite Mary dans les bras ! La Ferme des Sept Lunes m’intrigue : comment peut-on faire du vin Nature dans une appellation aussi reconnue que Saint-Joseph en Rhône Nord ? Jean Delobre m’éclaire en me présentant sa ferme familiale de polyculture : 20 hectares de prairies, céréales, vergers ainsi que 6 hectares de vignes en biodynamie surplombent le fleuve. Il vous proposera ses jus d’abricot maison et ses Vins de France (gamay d’Ardèche et syrah) sans complexes vis à vis de ses magnifiques AOC Saint-Joseph dont un blanc (50% roussanne, 50% marsanne) impressionnant.

C’ERA UNA VOLTA

Il était une fois….ainsi commence une histoire qui va surprendre. Alors, laissons nous guider par les oenologos italiens en ces temps d’Olympiades. Quelques uns s’étaient donnés rendez-vous dans le plus majestueux des châteaux angevins : le château du Plessis-Macé. La beauté de l’endroit est à couper le souffle, une harmonie de bâti et de nature ponctuée de cèdres tricentenaires attire votre regard qui embrasse huit siècles d’histoire.

De la motte féodale de Foulques Nerra aux ruines romantiques de la forteresse médiévale en passant par la chapelle gothique, le logis Renaissance et les communs du 16è siècle. Le lieu accueille aujourd’hui des reconstitutions historiques pour jouer aux apprentis chevaliers (voir la vidéo).

Bellissima ! s’est exclamée la vigneronne Clémentine Bouvéron. Elle et son compagnon Gianmarco Antonuzi exploitent l’azienda agricola Le Coste nichée dans les hauteurs volcaniques de Gradoli près du lac Bolsena en Latium. C’est leur ami vigneron Antony Tortul, domaine La Sorga en Languedoc, bien connu dans le monde du vin libre, qui a découvert cette perle angevine.

CONFRÉRIE DES VIGNERONS NATURE

Clémentine et Giancarlo organisent depuis plusieurs années à Padoue un salon similaire au succès grandissant. L’envie d’élargir la rencontre à des vignerons nature venus d’ailleurs les titillaient depuis un moment, alors on a cherché un lieu et on a trouvé Le Plessis-Macé, me précise Antony. Ils se sont connus à la mythique Dive Bouteille de Sylvie Augereau (Saumur), évidemment ça crée des liens.

Le stand Le Coste attirait comme un aimant les visiteurs autour d’une profusion de produits : des bouteilles, mais aussi des pasta, de l’huile d’olive, des confitures et au centre Clémentine, la vigneronne paysanne, commentait, expliquait, débattait tout en faisant goûter.

Quelques gouttes en fond de verre non rincé ne m’ont pas permis de me faire une idée, alors j’ai préféré admirer l’étiquette distinctive de leur vino da tavola rosso. Bellissima ! elle rayonne l’harmonieuse beauté d’une nature respectée.

RETOUR À LA POLYCULTURE TRADITIONNELLE

Le Coste est un domaine agricole et non exclusivement viticole. Leur projet fut de revenir à la polyculture traditionnelle de la région, là où la vigne côtoie les oliviers, les ovins, les céréales et les fruitiers.

Une richesse qui s’est perdue dans la mono-activité viticole et le productivisme. Ils pratiquent une agriculture qui vise à régénérer les sols, les éléments, l’air et l’eau, en favorisant la biodiversité. Certains l’appellent l’agriculture régénérative. Un label de plus nous dira-t-on.

Il s’agit davantage d’un mouvement profond, d’une lame de fond qui concerne des milliers de vignerons partout en Europe comme le défend Antony : le bio, la biodynamie ont démarré il y a une génération, Il faut les voir comme des étapes nécessaires pour la prise de conscience. Mais c’est insuffisant aujourd’hui pour ramener la biodiversité et régénérer les écosystèmes agricoles et viticoles.

IL ÉTAIT UNE FOIS…

Un groupe d’artistes différents, dissidents, marginaux qui se sont vus refuser l’accès au Salon officiel de l’Académie des Beaux-Arts, c’était à Paris en 1860. Ces artistes se sont regroupés au sein du Salon des Refusés pour afficher leur « modernité artistique » en opposition avec le goût officiel. Les salons d’artistes refusés se sont multipliés par la suite, faisant émerger les peintres de la modernité : Gustave Courbet, Édouard Manet, Camille Pissarro, Jongkind, Henri Fantin-Latour et tant d’autres.

Assistons-nous à la naissance des vignerons de la post-modernité ?

Jean Philippe

Image à la Une : T van den Brink/Shutterstock

Ecrit par Jean-Philippe RAFFARD
--------------------------------------------------------------- Toujours volontaire pour une virée dans le vignoble du bout de la Loire, du bout de la France, du bout de l’Europe ou du bout du monde, là où il y a des vignerons, là où il y a du bon vin. Jean Philippe n’oublie pas sa vie antérieure en marketing-communication pour lever le voile sur le commerce du vin et l’ingéniosité des marchands.
Catégories : événements et salons

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