Orphée vigneron : une résidence littéraire en biodynamie

(titre original : Orphée vigneron : une résidence littéraire entre ivresse poétique et viticulture biodynamique)

Que peuvent le langage et l’écriture dans un contexte pesant de catastrophes environnementales et sociales ? La réponse se cache peut-être en Lorraine, dans le cadre d’une résidence originale : reçu durant deux mois, entre bois et vignes, au sein du dispositif de résidence littéraire Récit’Chazelles, l’écrivain-performeur Donatien Garnier – venu à la poésie contemporaine et la création transmédia après 15 ans de journalisme documentaire – développe sur le vignoble le plus septentrional de France (AOC Moselle) un projet créatif sensible entremêlant poésie contemporaine et viticulture.

De la démarche documentaire à la création poétique

À bien des égards, la pratique littéraire de Donatien Garnier rejoint celle du vigneron, soit un savant mélange d’expressions, une passion partagée, un ajustement subtil des assemblages, agrémenté de patience, d’attente et de partage en public.

À l’occasion de sa résidence, le poète se lance un nouveau défi : la création d’un poème narratif développant l’hypothèse d’un Orphée vigneron, dans le prolongement d’une aventure littéraire et éditoriale initiée en 2019, en collaboration avec des vignerons dans la région Languedoc (Mas Foulaquier, Blandine et Pierre Jéquier). Il s’agit d’une tentative d’hybridation de la démarche documentaire et de création poétique en l’appliquant à l’univers du vin et à l’agriculture biodynamique.

Cette fois, il est reçu par la vigneronne du Domaine bio Les Béliers (Ève Maurice) : il séjourne dans une cabane à la lisière de la forêt et anime un atelier d’écriture avec les étudiants parmi les vignes et le chai.

Comme en atteste son blog résidentiel, le poète emprunte les méthodes du journalisme et des sciences sociales en recourant aux documents d’archives, aux témoignages, aux photographies, via ce « travail de terrain » définit par l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan comme « au plus près des situations naturelles des sujets – vie quotidienne, conversations –, dans une situation d’interaction prolongée entre le chercheur en personne et les populations locales, afin de produire des connaissances in situ, contextualisées, transversales, visant à rendre compte du “point de vue de l’acteur”, des représentations ordinaires, des pratiques usuelles et de leurs significations autochtones ».

Le processus poétique mis en œuvre cherche à expérimenter l’univers viticole, en procédant par distillation, infusion, décantation, tout en débattant de la complexité des relations entre la nature et l’homme.

Poèmes étiquettes et objet convergent

Le domaine viticole est perçu par l’écrivain comme un organisme vivant. On mesure la connexion entre cette littérature documentaire et les principes propres à la biodynamie appréhendée avant tout comme un écosystème vivant, favorisant collaborations et interactions en synergie, à travers cette recherche d’un équilibre.

Mas Foulaquier, un poème étiquette. Donatien Garnier, Author provided

Selon Dominique Lévite, chercheur en viticulture biologique à l’Institut de recherche pour l’agriculture biologique en Suisse, la construction des savoirs en biodynamie ne s’appuie pas sur la seule rationalité scientifique, mais sollicite aussi d’autres compétences comme l’intuition et l’émotion :

« La biodynamie interroge en cela le métier de la recherche parce que, dans son fondement, elle met au centre la relation entre la nature et l’intervention humaine. L’agriculteur est un intermédiaire entre les puissances telluriques et végétales et n’adopte pas une posture de contrôle vis-à-vis des plantes ou de leur milieu, mais une posture humble d’observation et d’acceptation, dans le respect des mystères des processus biologiques. Une relation fusionnelle et sensorielle s’établit entre la plante et l’agriculteur. L’apprentissage consiste à laisser venir des convictions s’établir sur la base des ressentis. C’est sur cette base de “conviction intime” que sont faites les interventions, et de quelques outils tels que le calendrier lunaire ».

Cette démarche poétique, sensible et holistique se déploie sous la forme des poèmes étiquettes (« Diaspargmos ») que Donatien Garnier décrit comme :

« un ensemble de douze brefs poèmes (un par lune) écrits selon un protocole reprenant les étapes de culture et de vinification de la cuvée. Les poèmes sont ensuite « coulés » chacun dans une étiquette du millésime afin de constituer une sorte de livre en douze bouteilles et deux tomes (deux cartons de six). Au-delà de l’analogie, l’enjeu pour moi était triple : réussir à condenser deux ans et demi de notes en quelques mots, proposer un jeu réflexif avec les futures dégustations et inventer un mode de circulation inédit pour un texte de poésie contemporaine. »

Le poète a développé, en outre, la notion d’« objet convergent » qui imbrique d’une part une réflexion sur l’histoire du livre et sur les dynamiques de lecture portées par ses différents avatars (codex, volumen, site web, etc.), et d’autre part la recherche d’une convergence entre les contenus (thématiques, histoires, idées…) et ses contenants (support d’inscription et sa sémantique, typographie, style et registre de langue…).

Un art performatif : faire cortège

Toujours à la recherche d’un équilibre – entre poème et narration cette fois – Donatien Garnier poursuit durant sa résidence sa théorie d’un Orphée vigneron sous la forme d’un récit fragmentaire composé des textes du collectif (le poète et les participants) venant s’insérer entre les douze poèmes étiquettes précédemment écrits et qui vise à intégrer les publics dans le dispositif créatif élaboré.

A la Maison Robert Schuman.Anthony Picore, Author provided

Le texte devient alors une sorte d’instrument avec lequel il improvise en s’appuyant sur des techniques d’oralisation et qui renoue avec la figure de l’aède (en grec ancien du verbe ᾄδω/áidô, « chanter »), c’est-à-dire un chanteur-poète des épopées s’accompagnant d’un instrument de musique : la phorminx, qui ressemble à la cithare.

En invitant les publics à se joindre à lui dans le cadre de cette performance littéraire, le poète joue avec la tradition antique du cortège bachique, miroir de la société à laquelle il s’adresse, et installe une relation entre le groupe et le poète, qui déambulent ensemble. Il relie aussi l’expérimentation littéraire à une autre performance, muni de son instrument inventé, la métaphorminx (un cep de syrah équipé d’un dispositif électronique et informatique). Le poète joue avec la partition potentielle créée pour lui et pour son texte par le compositeur György Kurtág Jr.

Le poète et son « métaphorminx ».Donatien Garnier, Author provided

Enfin, Donatien Garnier qui se définit comme poète nomade a eu l’idée durant son séjour en résidence d’une performance itinérante à vélo intitulée « Rhapsode – une œnodyssée » reliant en 25 étapes, de l’Atlantique à la Méditerranée, des vignerons travaillant dans le plus grand respect du vivant. Une première expérimentation a eu lieu récemment au Festival Le Livre à Metz-Littérature & Journalisme. Chaque soir, à partir de mai et durant deux mois, accompagné de son méta-instrument, l’auteur transmédia fera le lien entre monde antique et contemporain, le mythe d’Orphée et le travail de la vigne, la poésie et la dégustation.

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse poétique !The Conversation

Carole Bisenius-Penin, Professeur d’Université en Sciences de l’information et de la communication, CREM, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Image à la Une : ©Carole Bisenius-Penin

Ecrit par Carole Bisenius Penin
Catégories : médias, librairie, tech

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