Les Charentes pendant des siècles ont formé la deuxième région viticole de France. Dès le 13ème siècle, les vins de la Rochelle s’exportaient vers l’Angleterre et l’Europe du Nord…Ravagées par le phylloxéra dès 1872, les plaines d’Aunis ont cédé la place aux cultures céréalières tandis que la Saintonge est devenue une terre de monoculture du cognac aux dépens du vin de bouche, le parent pauvre. Sur les 80 000 ha dédiés à l’eau-de-vie, seuls 1 500 ha sont consacrés au vin, protégé par une IGP. Sans prétention, au contraire de son voisin bordelais, il se caractérise pour les blancs par un côté vif, iodé, teinté d’arômes d’agrumes, pour les rouges un côté souple, fruité, gourmand.
Malheureusement, sa proximité avec le cognac et ses modes de culture intensives, l’a longtemps discrédité. D’ailleurs rares sont les tables rochelaises qui l’affichent à leur carte. Alors comment se démarquer de cette eau-de-vie si vampirisante ?

Un emplacement à Royan, Rochefort ou La Rochelle n’aurait-il pas été plus approprié (3 fois plus d’habitants et 300 fois plus de touristes dans l’agglo de La Rochelle en 2024) ? Il faut se donner les moyens de ses ambitions…
L’avenir est en marche
Heureusement il existe bel et bien un renouveau du vin charentais porté par une jeune génération de vignerons sans doute mieux formée et surement plus en accord avec sa classe d’âge : autres cépages, méthodes culturales éco-responsables, rejet des produits de synthèse à la vigne comme au chai, activités œnotouristiques…
Et l’écosystème du vin n’est pas en reste avec de nouveaux arrivants du côté des cavistes et des négociants…
Domaine Mounier : la relève est en place
Chez les Mounier au bord de la Gironde, sur les 6 ha de vignes destinées au vin de bouche, ce sera la culture raisonnée à leur manière : désherbage mécanique, couverts végétaux, amendements organiques, PNPP (Préparations naturelles Peu Préoccupantes) et ce projet d’agroforesterie inspiré par la Chambre d’Agriculture : Mille Palisses. Il faut dire que chez les Mounier, avant d’être vigneron, on est apiculteur depuis quatre générations. Alors les intrants pas très naturels on sait ce que ça veut dire. En toute logique les oliviers ne devraient pas tarder à faire leur apparition.

Pendant la saison, Rémi aime à organiser sur le domaine des soirées le temps d’un verre, dans une ambiance guinguette au cours desquelles il présente les produits de la maison. Il a une attention particulière pour la gamme qui englobe les 12000 bouteilles, les pots de miels et les jus. Pratiquement tout s’écoule en vente directe. Mais en attendant des temps meilleurs, il a préféré prendre un poste de directeur d’exploitation d’un vignoble familial dans la vallée du Petit Morin en Champagne : une bonne façon d’observer de près ce que l’œnotourisme pourrait nous apporter !
Pique Russe : transformation en cours
Le potentiel du vin charentais, il y en a bien un qui en avait senti les capacités : Yves Lageat du domaine Pique-Russe. Yves avait choisi en 2003 de planter de la vigne sur 4 ha en très haute densité (11500 pieds à l’hectare) pour l’obliger à puiser ses ressources au plus profond du terroir. Avec de faibles rendements, des raisins portés à pleine maturité et un travail totalement manuel, le domaine produisait des vins atypiques, concentrés, puissants, aux arômes complexes et élégants disponibles sur les meilleures tables de la région.

Associé à Clémence sa soeur, Il ambitionne maintenant d’adapter le projet aux goûts des jeunes consommateurs avec d’autres cépages et un chai équipé de nouvelles amphores, en grès celles là : l’amphore en grès peu poreuse polira moins les tanins que celle en argile, elle gardera la tension des cépages, la typicité…
Domaine Terracotta : le changement au féminin
Pas loin de là, les deux soeurs Chloé Doublet 33 ans et Julie Charbonnier 37 ans, DNO (Diplôme National dŒnologie) toutes les deux, ont repris le domaine paternel en 2023 rebaptisé depuis le domaine Terracotta, avec l’ambition de développer une gamme de vins en trois couleurs. Après que les vignes nouvellement plantées (sur 3 ha dont de la syrah) entrent en production, d’année en année, elles sortent une nouvelle qualité de vin, blanc, rosé et l’an prochain le rouge.

Le packaging et le look aromatique avec son côté floral renvoient à une dimension raffinée, féminine qui ont déjà conquis les cavistes de la Côte atlantique. Pas forcément le vin léger, fruité comme on peut en voir poindre la tendance. Nous nous adressons aux passionnés, épicuriens qui cherchent à accompagner un bon repas…
Retour de Vignes : le maillon fort
A l’autre bout de la chaîne, à La Rochelle, dans l’une des plus anciennes rues du centre-ville, ce caviste indépendant Retour de Vignes, tenu par le tandem trentenaire Charlotte Pronier et Quentin Muller, avec un positionnement de spécialiste des vins bio, biodynamiques et naturels, unique pour la région.

Amoureux des vins d’Alexandre Blain à Pouilly-fumé, Quentin et Charlotte élargissent la gamme des vins proposés avec ceux de Patrick Bouju du domaine de la Bohème, comme ceux de Vincent et Marie Tricot, tous précurseurs du vin naturel en Auvergne, en Bergerac Vincent Barouillet , dans le Jura le domaine des Cavarodes…Avec la clientèle des restaurateurs ce ne sont pas loin de 20 000 bouteilles qu’ils écoulent chaque année.
Domaine Arica : une création assumée

Simon Pitoizet, la petite trentaine, est très jaloux de la singularité de ses vins et voudrait bien un jour voir mentionnée une AOC Ile de Ré sur l’étiquette de ses bouteilles. Si vous allez au supermarché à Saint Martin, vous trouverez des vins avec, sur l’étiquette, « la petite réthaise » et une nana en vélo : ce sont des vins qui viennent du Sud de la France. Vous faites ça en Champagne, le lendemain il n’y a plus de bouteilles dans le rayon !
Le Chainon : la pièce manquante
Gaspard Dinety aurait bien voulu devenir vigneron à part entière. Mais l’échec de la reprise d’un petit domaine dans le Fronsadais lui a fait envisager les choses autrement. WSET niveau-3 et heureux titulaire d’un BP Viticulture-œnologie, Gaspard s’est alors tourné vers son ancien métier d’acheteur chez un négociant pour créer sa propre cave de vinification, Le Chaînon.

Aujourd’hui Gaspard Dinety se définit comme artisan vinificateur. Dès à présent, il propose plusieurs cuvées, dont un blanc -assemblage sauvignon gris, sauvignon blanc, chenin, sémillon- et un rouge : un claret, une infusion de merlot pour boire du rouge frais quand il fait chaud. A venir, une cuvée de pineau d’Aunis : le chenin noir. Il ne s’interdit pas des assemblages entre différentes régions, c’est ma cuisine ! dans cette amphore par exemple j’ai du sauvignon gris et du chenin…Il a déjà écoulé pas loin de 8000 bouteilles la première année sur les salons, auprès des cavistes et des restaurateurs à qui il a l’impression d’apporter quelque chose de nouveau, de local et ainsi de combler un manque.
La part aux groles : l’infatigable touche à tout

Toujours à la recherche de ce qu’il peut extraire de mieux de ses raisins, Julien et son franc parler estime qu’un vigneron doit faire au moins une partie de la vendange à la main pour exploiter pleinement ce qu’il a chez lui… Ensuite on peut travailler avec des amphores sur les blancs, on peut faire des bulles, il y a toujours de la demande. Passionné du terroir mais conscient des risques climatiques, il cherche à planter de vieux cépages résistants, comme le rayon d’or, un cépage de l’Atlantique qu’il a retrouvé dans…le Jura, le plantet 5455 ou le vidal, plutôt que de faire cramer la moitié des palettes de Charente à la moindre gelée !
Julien aime se confronter à sa clientèle, la sienne est très jeune, 25 à 30 ans, sur les salons de vins naturels je ne vois que cette génération. Ils n’ont gouté que ça et ils ne changeront plus ! C’est pas la peine de leur amener des trucs pétés de bois, ils préfèreront boire de l’eau.
François
Image à la Une : crédit La Part aux Groles, Julien Desrante et son fils Timo, étudiant en viti-œeno
