Pique Russe : le luxe à la charentaise

C’est l’histoire d’un vigneron un peu tout seul, perdu au milieu de l’immensité du territoire du Cognac. En plein Fins Bois, l’un des six crus du l’eau-de-vie. quelques parcelles de vignes à vin cernées par des millions de pieds d’ugni blanc…

Un défi ou une provocation ?

Pour son propre plaisir, Yves Lageat cherchait au début des années 2000 une région où planter. On lui propose des terres en appellation Montagne Saint-Emilion. Trop facile. Ou plutôt trop ennuyeux d’aller s’installer dans une région de laquelle tout a déjà été dit.  Quoique, arriver à se faire connaître dans l’une des appellations les plus prestigieuses du monde, la partie n’était pas gagnée d’avance…

Mais à cette époque, c’était du plaisir qu’Yves cherchait !

Et lorsqu’un copain vigneron l’appelle pour l’aider à diversifier sa production d’un cognac en pleine déconfiture et qu’il lui propose 4 hectares à planter en Charente-maritime à Gourvillette, notre futur néo-vigneron saute sur l’occasion. Il sent que le défi est à la hauteur de ses ambitions. Il faut dire que sa décision n’est pas anodine car elle l’engage dans une double vie : DRH la semaine chez le leader mondial du luxe au Royaume-Uni, exploitant agricole le week-end.

le temps des copains

N’empêche : en 2003, sur ce coteau argilo-calcaire orienté sud ouest et situé à 120 mètres d’altitude -rare dans la région-  et précisons-le épargné jusqu’à présent par la grêle et le gel, Yves et ses trois copains/associés parmi lesquels l’oenologue Athanase Fakorellis, plantent merlot, cabernet sauvignon puis plus tard pinot noir en très haute densité.  Une ambition à deux étages les porte : faire d’abord un vin de copains et aussi faire un grand vin en Charente !

Pourquoi planter en haute densité ?

Le merlot et le cabernet sont plantés à raison de 11.000 pieds/ha,

le pinot noir à raison de 16.000 pieds/ha,

soit un pied tous les 80 cms vs en général un pied par mètre et avec des rangs espacés de 1,20m vs des rangs larges souvent de 2,00m, voire plus. Du coup la mécanisation n’est guère possible et tout le travail se fait à la main.

L’idée est de créer une compétition en surface et obliger la vigne à puiser ses ressources au plus profond du terroir. Pas de stress hydrique du coup. Les rangs sont forcément plus serrés (juste la place d’un chenillard) et chaque pied de vigne porte moins de grappes. Des grappes plus petites et une plus grande proportion de pellicule dans le raisin. Donc plus d’anthocyanes, de tanins, d’arômes…Pour faire un vin d’amateur. Pas forcément bon marché.

Yves Lageat envisage aussi d’y planter des légumineuses mais il reste assez peu de place… Du coup l’enherbement est modeste pour ne pas exacerber la concurrence.

Dix ans plus tard sonne l’heure des choix chez LVMH. Et sans s’être rendu compte qu’il s’était tranquillement préparé un plan B, Yves Lageat fait le grand saut.

En 2015, il vient s’installer dans son domaine de Pique Russe, (du nom de l’oiseau Rouge-queue en patois charentais) pour devenir vigneron. A plein temps !

A la tête d’un vignoble tout en bio arrivé à pleine maturité qui lui donne 30.000 bouteilles de rouge et de rosé chaque année et aussi un peu de blanc, du colombard.

le luxe en Charente

Aujourd’hui grâce à de faibles rendements, des raisins portés à pleine maturité le grand vin est là avec plusieurs cuvées prestige.

Alors comment s’exprime le luxe dans les vignes ? Yves : Regardez : j’ai 15 vendangeurs dans mes rangs de merlot, tout est coupé à la main. Plus d’arômes pour plus de plaisir. Au chai on pige au pied car le pigeage libère davantage de parfums et d’arômes. On fait des petites cuvées même des micro cuvées,  Et puis on élève nos vins jusqu’à 18 mois en barrique de 500 litres c’est tout ça le luxe ! 

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Faire un grand vin en Charente n’est pas très compliqué car la Charente à un potentiel incroyable : on a la météo, un terroir. Les gens ont envie de consommer local et d’être en contact avec les producteurs.

A ce propos Yves a le triomphe modeste et oublie de dire que son vin est à la carte des grandes tables de la région : Coutanceau à La Rochelle, au Gaya de Pierre Gagnaire à Chatelaillon-Plage, la Ribaudière à Bourg Charente, au Dyades, le restaurant du domaine des Etangs à Massignac. Son rosé figure aussi en bonne place dans le guide Hachette des Vins.

La gamme des vins

Le domaine de Pique-Russe produit 5 vins très différents :

Le Pique-Russe, un rouge qui est l’emblème de la marque,  millésime 2015 et 2016, très équilibré, merlot à 80% et cabernet sauvignon pour 20%, élevé 12 mois en fût de chêne. Un vin à garder 7 à 10 ans. 16€ la bouteille.

Le Rosé, un merlot de presse certifié bio sans filtration, sélectionné par Le Guide Hachette des Vins 2020. 11€ la bouteille.

Le Temps Volé, une cuvée prestige 65% merlot et 35% cabernet, millésime 2015 et 2016. Un vin qui n’est élaboré que lorsque l’année est exceptionnelle. A ce jour 2005, 2009, 2015 et 2016. Très concentré, le potentiel de garde dépasse les 10ans. 28€ la bouteille.

Sous la Couture, l’assemblage inverse de Pique Russe qui donne un vin different, très “droit”, complexe et élégant à l’image du Cabernet Sauvignon ramassé bien mûr. 20€ la bouteille.

Le Pinot noir, un vin de cépages pour exprimer le terroir et le climat charentais qui lui donnent beaucoup de concentration et de puissance. 25€ la bouteille.

On notera l’habillage des bouteilles qui inspire le haut de gamme, le luxe et qui contraste avec les conditions un peu foutraques dans lesquelles est reçu au chai aujourd’hui le public  !

Les vins sont en vente sur le site du domaine et chez différents cavistes et bars à vin. Liste disponible ici. Yves et Sarah Lageat participeront aux Gastronomades d’Angoulême et pour les salons bio ;  La Rochelle, Lyon et d’autres grandes villes  si les mesures sanitaires le permettent… 

Pas de long fleuve tranquille

Pour autant Yves Lageat sait qu’il est arrivé au bout d’une logique. Ah ! la perspicacité féminine : c’est Sarah, son épouse, qui la pointé du doigt. Le vin ? D’accord, il sait le faire. Du haut-de-gamme, c’est bon on y est.

Mais travailler dans de meilleures conditions ? Préparer une future transmission ? Yves l’a compris, il doit faire évoluer son modèle de production. Passionné qu’il est, il a fermé les yeux sur bien des aspects : le matériel qui doit être renouvelé pour ne pas être à la merci d’une panne, le chai qui doit être équipé de nouvelles cuves en béton cette fois et non pas des amphores comme il l’aurait souhaité il y a quelques années. Un effet de mode selon lui. Et puis aussi l’espace d’accueil pour mieux recevoir les clients…

Un autre projet à formuler mais dont la nécessité s’impose doucement comme une évidence.

Un mur ou un écueil ?

Pourtant le vrai souci serait ailleurs : comment exister en tant que marque haut-de-gamme dans une région dominée par un seul produit qui avec sa force de frappe mondiale occulte tout le reste sur son passage, le cognac…

Alors qu’aujourd’hui on a tendance à développer les outils de marketing et de communication avant que le produit n’existe, Yves a voulu faire les choses dans son ordre à lui : obtenir le grand vin qu’il ambitionnait et maintenant le faire connaître au delà d’un marché régional. Pas simple.

Pendant longtemps les vins des Cognaçais étaient cachés sous l’escalier, ils n’en étaient pas fiers nous confie Yves ! Et faire la démonstration que la Charente possède les atouts d’une grande région viticole n’est pas facile : d’autant que tous les vignerons charentais n’y mettent pas forcément du leur. Pour ça il faudrait changer ses habitudes. Regarder du côté des traitements par exemple…

de la place que pour la qualité

Il faut reconnaitre que bien des régions voisines ont déjà balayé devant leur portes : on pense notamment aux muscadets, aux vins vendéens où une nouvelle génération de vignerons l’a bien compris et s’attache depuis une dizaine d’année à proposer des vins de qualité.

Heureusement Ils sont quelques uns en Charente maritime à rechercher la qualité et l’excellence. Yves pense à Julien Bonneau de Grains d’Estuaire , à la maison Boiteau de Julien Boiteau et Frédéric Basconte-Mennetret, au domaine Maverlan, ou encore à Freddy Radepont et Corinne Millon à Saint Sornin qui partagent avec lui le même besoin de reconnaissance de leur travail et de tirer le vin charentais vers le haut.

A l’échelle nationale cette fois.

Au moins.

François

image à la Une : © S J Lageat

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.
Catégories : domaines et châteaux , France

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