1914, la dernière belle récolte

Cette fin d’après-midi d’été, sur la place de la Mairie, Christophe le boulanger, m’interpelle Viens voir, j’ai quelque chose pour toi ! Il faut préciser que le boulanger de Thairé d’Aunis a de nombreuses spécialités à son arc : les chocolatines -ne demandez pas ici un pain au chocolat – la galette charentaise et la tarte à l’oignon car tous les ans, depuis des temps immémoriaux, Thairé organise le 15 aout la Foire aux oignons : des milliers de participants chaque année quand même.

Mais Christophe Charrier, c’est aussi l’historien du village :  il brasse une montagne de photos d’époque dont il publie chaque jour sur la page Facebook de la municipalité  un nouveau spécimen. Regarde, j‘ai retrouvé ce texte d’Henry Roy, l’ancien maire : ça parle des vendanges au début du XXème siècle, ça t’intéresse ? 

Si ça m’intéresse ! Nous voici replongés dans une ambiance Jean de Florette mais transposée Côte Ouest car nous sommes en Charente-maritime. Alors je vous parle d’un temps où…? La polyculture était la règle et les rangs de maïs n’avaient pas encore délogé ceux des vignes.

Henry Roy, vigneron

Je vais parler des vendanges et de la distillation comme je les pratiquais jusqu'en 1914, la dernière belle récolte.

Les vendanges étaient un travail. En année ordinaire, j'avais 8 à 9 coupeurs et un porteur de hottes, dans les grandes années, 16 ou 18 coupeurs avec deux hotteurs.

Ce n'était pas des journées de 8 heures

On embauchait au lever du soleil et on débauchait au coucher. Vers midi on prenait une heure et demie pour manger et se reposer un peu.

On envoyait le déjeuner aux vignes par la charrette. On mettait la soupe très chaude dans un grand récipient en métal étamé appelé porte-diner. La soupe constituait une réserve de chaleur ; on mettait dessus dans un double fond la viande et les légumes. Le repas arrivait ainsi chaud et était aussitôt prêt.

Tous les jours c'était pot-au-feu au boeuf, choux et lard, excepté le vendredi qui était un jour maigre.

Il y avait deux charrettes, l'une roulait pendant que l'autre se remplissait. Dans chaque charrette il y avait une grande cuve ovale contenant 18 hectolitres environ, dans laquelle le hotteur, par une échelle, allait vider la hotte.

Au pressoir j'avais un homme de confiance appelé Gabet...

En déchargeant sa charrette, le roulier envoyait par une glissière les raisins dans le fouloir. Ensuite les raisins étaient foulés.

Après le départ de la charrette, l'homme du pressoir que l'on appelait l'homme du treuil, préparait la treuillée et remplissait les futailles au moyen d'une pompe et de conduits disposés à cet effet.

La treuillée, c'était les raisins foulés mis dans une claire qui entourait la vis du pressoir.

Quand il y en avait suffisamment, on le recouvrait d'une garniture de bois pour permettre d'assurer la pression au moyen d'un dispositif adapté à l'écrou de la vis, mue par un levier pouvant être actionné par un ou plusieurs hommes. Quand on arrivait le soir, les hommes -les coupeurs de raisins- terminaient la pression commencée par l'homme de treuil.

sources : plaques de verre du fonds Delaroche numérisées par le FAR

Après quoi on allait souper...

Après quoi on allait souper et on retranchait la treuillée. Ce travail consistait à enlever la claie et à recouper tout autour de la treuillée une bordure de 0 à 15 cm la moins sèche pour être remise dans la treuillée en la maçonnant à la main. On remettait ensuite claie et garnitures et on repressait. Pendant la pression, un homme refoulait le vin dans les futailles.

On dénommait treuillée la masse des raisins à presser parce qu'on appelait treuil le pressoir et la partie du pressoir où on recevait la vendange.

Le travail de la pression était terminé vers les 9 heures du soir et le matin vers 4 heures avant le petit déjeuner les hommes venaient au treuil pour retrancher une autre fois.

Ce n'était pas des journées de 8 heures .A la vigne on travaillait en brigade : des jeunes, des vieux, souvent des jeunes gens, des jeunes filles, on avait le langage un peu libre, souvent très libre. C'était le temps des vendanges le moral des vendanges, le vrai moral, n'en souffrait pas beaucoup.

Les vendanges c'était le temps où tout le monde était content

Les vendanges c'était le temps où tout le monde était content : maître et travailleurs quand la récolte était bonne.

Quand les vendanges étaient terminées, on les finissait par un bon repas avec dessert, café. On disait manger l'oie mais il n'y avait pas toujours de l'oie et les jeunes chantaient. Le temps des vendanges était aussi un gros travail pour la maîtresse de maison : c'était tous les jours des repas de vingt personnes au moins.

Dans la commune tous les possédants avaient des vignes : c'était les vendanges dans tous les ménages, il ne restait pas d'oisifs dans les maisons, tout le monde allait vendanger, cela donnait au pays pendant plus de trois semaines un air d'activité, de vie heureuse que l'on ne reverra plus.

Je dois dire encore qu'il n'y avait pas de futailles cerclées en fer ; elles l'étaient presque toujours en bois ce qui nécessitait souvent leur passage entre les mains du tonnelier. Il y avait à Thairé deux maîtres-tonneliers qui se faisaient aider par les ouvriers venant des maisons d'eau-de-vie de La Rochelle et, pendant plus d'un mois et demi avant les vendanges, en entendait taper sur les barriques de ci de là : c'était le rabattage et c'était continu.

j'assurais ma distillation tout seul...

A la maison, j'avais une chaudière à distiller qu'avait fait monter mon grand-père et, avant 1880, j'assurais ma distillation tout seul en embauchant à 3heures du matin et en débauchant à 10 heures, c'était un long travail pas trop fatiguant.

Après 1880 je payais un homme pour m'aider : il embauchait à minuit et débauchait sur les 4 heures du soir, nous faisant 10 chauffes par jour. A peu près chaque chauffe produisait de 28 à 32 litres d'eau-de-vie, suivant la richesse des vins en alcool. Je faisais donc chaque année de 10 à 15 jours de distillation. Cela dépendait de l'importance de la récolte.

Une fois la récolte distillée, elle était plus vendable et ne perdait pas en qualité, l'eau-de-vie s'améliorant en vieillissant.

La dernière récolte que j'ai distillée fut celle de 1914.

Henry Roy

Ecrit par Francois SAIAS
--------------------------------------------------------------- Scénariste, réalisateur, documentariste pendant de nombreuses années, François a gardé la curiosité de son premier métier et s'est investi depuis dans le monde du vin, ses rouages, son organisation, ses modes de fonctionnement.
Catégories : France , le métier

6 commentaires

  1. Enrique dit :

    Great article,
    Today’s harvesting is completely different.
    The harvesters are controlled by averages and numbers of vineyards lines. If there’s someone that doesn’t reach those averages at the end of the day the company kicks them out whitout regarding if they are young, disabled or old. It becomes a competition.
    I look forward rescuing the spirit of team that our ancients had and remembering that is more important to help finishing a vineyard line and doing with love and serenity. Then was passion and now standars. Such an impersonal change.
    Thank you Francois for your words.

    1. Francois SAIAS dit :

      glad you enjoyed this text as much as it did me

  2. Enrique dit :

    For a vigneron it makes remember and looking past with a bit of melancoly I have to recognise.
    Now there are so many dogmas that have to be demolished. Dogma is the enemy of science. Not only from the universities with the impossed chemical protocols but also from our ancient neighbours we can learn so much about how to make wine. Tradition in this case is wiseness and modernity is madness when the privat interest and only money drives everything. Why dont we replanteate the fact and go back in the time doing things without any commercial interest but the true and pure science?

    1. Francois SAIAS dit :

      a lot of things to be changed to get there ! Utopia?

  3. Jean Luc Poignard dit :

    GOOD to hear from our dear winemaker Enrique from Mallorca ! Especially when we can read such a great focus on the old traditions in the vineyards. A good wine requires passion, a good vine, and a good « terroir »/land. In old times wine were certainly more simple, but life around the wine cellars used to be more lively too. Thank you François for this moving piece of memory from the last happy harvest before WW1 in 1914!

    1. Francois SAIAS dit :

      It’s important to take time to look at how LIFE BEFORE could be better. By the way, I love Michel Serre’s book: « C’était mieux avant ! » Have you read it Jean Luc?

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