vinho verde jusqu’à la lie

Nous pénétrons dans le parc du château de la Frémoire , à Vertou près de Nantes. C’est la nuit noire et il pleut. Autant dire qu’on n’y voit pas grand chose. C’est Jean-Philippe au volant : la conduite est franche, précise, un peu nantaise et encore très parisienne. Il connaît les lieux comme sa poche et se gare aux pieds d’une dépendance. D’autres conducteurs sont encore dans leur voiture pour passer un dernier appel. Jean-Luc, qui arrive de Noirmoutier à la bourre, nous a rejoint sur le parking.

©Stanley Kubrick

Sous cette pluie fine, il règne ici une ambiance bizarre, mystérieuse et en franchissant les quelques marches qui nous conduisent à la salle d’analyses sensorielles, me reviennent les images d’Eyes Wide Shut, le film de Stanley Kubrick, lorsque Tom Cruise pénètre à l’intérieur du manoir de Mentmore Towers.

Ne manquent que le tapis rouge, les bronzes Renaissance et quelques créatures de rêve ! Et puis nous ne sommes pas en smocking, allez il faut que je me réveille ! D’ailleurs, la salle en question tient plus d’un local de SVT qu’un espace de jeux érotiques.

Et ici nous n’allons disséquer que nos perceptions,

Mais au scalpel sous la direction de Jocelyn Gombault, animateur du club Vertivin et maître des lieux pour cette soirée, qui nous a concocté un exercice pointu : évaluer l’acidité d’un vin en appréciant sa sucrosité. Et pour être bien sûrs de percevoir cette acidité, Jocelyn nous a mitonné un panel de Vinho verde.

Nous sommes une douzaine autour des tables de tests, associés en binôme pour se livrer à cet exercice. Et pour la première fois, les trois acteurs de Génération Vignerons.

François

Des consignes pas très claires…

Devant nous trois verres à pieds taillés pour la dégustation de type INAO sont posés sur une feuille avec trois gros pois bleus. Trois numéros nous indiquent l’ordre de service et de dégustation des vins. Les deux premières séries incluent six blancs du Portugal. D’abord les consignes ne nous semblent pas trop claires. Décrire les caractères des vins mais sans tomber dans les descriptions organoleptiques classiques comme celles dont les journalistes des magazines se font les apôtres. Quels caractères, quels écueils doivent être évités ?

Les conversations fusent entre les binômes pour s’accorder sur la démarche. Tu dois décrire sans utiliser les armes des œnologues. Par exemple tu ne dis pas « une fraicheur » « une vivacité » ou « une tension » mais tu penses à acidité. – Ah bon ?! Mince, c’est pas vraiment pas facile !

sucrosité, acidité, taux d’alcool ?

On nous sert les vins. Ils sont de robes presque identiques, très pâles, pailles à reflet doré. Les nez qui se dégagent sont différents, agréables ou pas. Et lorsque nous les goûtons les arômes diffèrent. Alors sucrosité, acidité, taux d’alcool ? Ou plutôt fruits, fleurs, herbes et traces d’élevage en barriques ?

L’atelier est une extraordinaire occasion de dire des imprécisions, commettre des erreurs, marcher vers la bêtise à grands pas. Il le faut car c’est nécessaire pour se débarrasser des certitudes de savoir reconnaître les cépages et les régions à l’aveugle sans le facteur chance. Alors ça cause, les liquides virevoltent dans les verres sous nos narines alertes. Parfois ça déborde. Au troisième grumage on s’étouffe, au 6ème vin ça rigole plus qu’au début. Et pourtant on recrache les précieux nectars au fond de l’évier. Le temps passe et la deuxième série va arriver. Il faut se concentrer. Le premier verre me semblait plus acide. L’Alvarinho. A moins que ce ne soit le dernier ?

Je regoûte jusqu’à épuiser mon stock de ce Vinho Verde. J’aimerais bien reprendre un fond d’Alentejo. Je constate après quelques dizaines de minutes qu’on ne peut analyser toutes les caractéristiques en une seule prise.  Alors François je mets quoi sur la feuille ? Acidité faible, moyenne marquée ou très marquée ? Oh là là, les vins se réchauffent !

Jean-Luc

Il y eut comme un mouvement d’humeur chez les dégustateurs…

Peut-être les prémices d’une révolte. Le brouhaha ambiant exprimait une saturation des crus lusophones à l’acidité persistante que le maître de cérémonie ne pouvait ignorer. Les conversations privées prenaient le dessus lorsqu’on entendit le mot riesling ; et là, Jocelyn n’a pas eu à élever la voix pour nous présenter l’exercice suivant tant l’attention était soutenue. Trois rieslings grand cru d’Alsace 2011 à la dégustation.

Il s’agissait de discerner le taux de sucre résiduel d’un vin par rapport aux autres. Facile me direz-vous. Que nenni ! Le piège se trouvant dans l’acidité qui masque le sucre.

Je vois le fond de mon verre de gauche se teinter d’or, puis celui du milieu prendre une patine légèrement cuivrée et le dernier m’envoyer des éclats lumineux. Je plonge mon nez dans le premier : un GC Pfingstberg de Valentin Zusslin. Ça pétrole drôlement ! Ces arômes de naphte et parfois de bitume ne me dérangent pas car ils signent l’identité du riesling et puis ils sont éphémères, disparaissant à l’aération telle la brume matinale qui laisse percer un soleil radieux.

Et là, ce sont des arômes de fleurs blanches d’agrumes, de pêches qui se prolongent en bouche en affirmant leur rondeur et leur fraîcheur.

Le second vin : GC Winzenberg d’Hubert Metz bouscule le palais avec une acidité citronnée. Arnaud, mon binôme de dégustation perçoit une note sucrée avant la finale ; il a raison, c’est le vin qui présentait le plus de sucrosité.

Le troisième, un GC Saering de Dirler-Cadé a mis notre table en émoi.

C’est à ce moment-là que Jocelyn siffla la fin de la partie en annonçant le thème de notre dégustation de décembre : chacun apporte une bouteille de son choix.

Avait-il prévu la bronca qui suivit ?

Chacun y allait de sa suggestion : couleur imposée, prix minimum-maximum ; on a découpé la France en deux, en trois, en quatre. Le ton montait tandis que les habitués du service faisaient place nette en dégageant les verres.

La discussion se poursuivit en petit groupe dans la nuit noire de la Frémoire ; plus proche d’une sortie de messe clandestine au temps de la Terreur que du final de Eyes Wide Shut.

Jean-Philippe

Image à la Une : © Artaud et Nozais, Nantes

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