Le vigneron français de Venise

Venise est une ville contre nature disait Chateaubriand ; comme souvent il se trompait. Venise est la ville des défis les plus inimaginables lancés par l’homme à la nature. Ville des superlatifs, Venise est née il y a treize siècles d’un regroupement d’ilots au milieu d’une lagune de 550 km2 au fond de l’Adriatique pour se protéger des invasions. En mille ans de République, la cité des Doges ne fut jamais conquise ; ah si, à la fin par Bonaparte en 1797, mais elle n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même. Deux cents ans plus tard un autre français entreprend sa conquête…….par le vin !

l’île potager de la lagune…

Après une journée harassante passée à déambuler dans la foule parmi les trésors architecturaux de la Sérénissime vous découvrirez la lagune avec délice et soulagement. Un peu de préparation est nécessaire pour réussir votre périple : d’abord où aller ? Pour moi, c’était San Erasmo, l’île potager de la lagune, siège du domaine Orto di Venizia.

Comment y aller ? Prendre le vaporetto 13 à Fondamenta Nuove et après 40 minutes de navigation vous débarquez dans un autre monde, une sorte de jardin botanique à la végétation prolifique mais ordonnée ; quelques Lambretta hors d’âge attestent d’une vie économique intense. Il francese ? Tout le monde le connaît ici. Je pousse la grille et découvre le domaine Orto composé d’une maison de propriétaire dans son jus en bordure de lagune, d’un chai tout neuf entouré de parcelles de vignes enherbées; ah ! j’oubliais les canards par dizaines, le poulailler, le champ de carciofo viola, ces petits artichauts violets, une spécialité locale à la renommée mondiale, les figuiers et les innombrables arbustes, plantes et fleurs qui illustrent parfaitement cette biodiversité dont rêvent tous les vignerons.

de Canal Plus à Canal Piu

Michel Thoulouze m’invite à m’asseoir en bord de lagune. C’est lui le Français qui défie le monde viticole et oenologique de Venise. Bras droit de Pierre Lescure durant les grandes années de Canal Plus, il est à l’origine des programmes mythiques comme Les Nuls, Canal Jimmy, Planète ou Canal Più, la petite sœur italienne de Canal Plus – doit-on y voir un lien avec son amour pour l’Italie ? Rappelez-vous, au tournant des années 2000, tous les dirigeants du Canal historique sont virés par J-M Messier. Certains se sont accrochés à la planète média, d’autres ont choisi de vivre une autre vie comme notre septuagénaire tonique au regard intense et au propos économe.

Cette propriété m’a plu au départ sans vraiment penser au vin. Des amis m’ont parlé de Claude et Lydia Bourguignon et de leurs travaux d’analyse des sols. Ils sont venus ici et ce fut une révélation : des sols d’argile et sédiments, le calcaire des coquillages, une position légèrement surélevée qui les met à l’abri de l’acqua alta- les hautes eaux qui submergent périodiquement Venise et la lagune dont le sel ruine les cultures- un terroir exceptionnel pour la vigne. Le talent d’un grand patron, c’est de savoir s’entourer des meilleurs, il fait alors appel au consultant Alain Graillot, l’homme qui a ressuscité l’AOC Crozes Hermitage.

Et l’aventure démarre !

Il obtient des droits de planter auprès de l’administration italienne, facilités par l’antériorité d’un vignoble ici présent au XVIIème siècle appelé Il vino del nobiluomo ; on dit que Casanova séduisait les jeunes nonnes avec ce vin. Nous avons recherché des cépages locaux capables de s’adapter à l’insularité, le choix s’est porté sur la malvoisia istriana, le vermentino et le fiano tous plantés francs de pied, c’est-à-dire sans porte-greffe américain.

Pamela, l’assistante polyvalente, apporte une bouteille d’Orto di Venezia 2015 et un caffé pour M. Thoulouze. Orto veut dire jardin potager, en adéquation parfaite avec le lieu. L’étiquette est d’une sobriété monastique : Vino Blanco, prodotto in Italia et quelques lignes explicatives avec le nom du propriétaire. Je reste longtemps sur le nez de mon verre, ma mémoire va chercher dans ses recoins des arômes reconnus. Non, pour moi c’est du neuf ; une richesse aromatique plutôt florale, des agrumes aussi. La bouche est parfaitement équilibrée, dense, profonde, une belle fraîcheur saline sans excès aromatique ni dureté minérale. Un vin de gastronomie plutôt qu’un vin de soif.

Par le travail à la vigne et par nos assemblages précis, nous tentons de produire un grand vin blanc, une exception, ici en Vénétie. Année après année, nous progressons. Déjà nous sommes présents dans une soixantaine de caves et restaurants à Venise – en particulier à la cave Dai Do Cancari, vendu 33€- les grandes caves et restaurants étoilés français nous témoignent aussi de leur confiance. Un vin qui raconte une si belle histoire ne peut que plaire aux sommeliers.

Demain est fragile…

Le développement de ce très jeune vignoble a connu sa dose d’embuches- crise économique en 2008/09, orages de grêle en 2011 et 2012. Le vigneron a tenu bon, ce qui lui vaut l’estime de ses voisins paysans. Demain est fragile, la grêle menace toujours comme l’instabilité politique ici en Italie. On est dans une économie patrimoniale, l’équilibre d’exploitation est juste atteint, avec 20 000 bouteilles par an.

Alors qu’il me conduit au petit restaurant de plage de San Erasmo dans sa Mini Moke pur jus, je pense à toutes ces célébrités médiatiques qu’il a côtoyées, pshiiiit ! disparues dans le tourbillon de l’histoire.

Celui qui restera, c’est le vigneron français de Venise.

Jean Philippe

Cliché à la Une  : Venezia Turismo

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