Madère : casser les idées reçues

Les Français qui arrivent ici ne connaissent que le vin de Madère de cuisine, c’est très triste ; alors je leur fais découvrir nos vins merveilleux et ils repartent contents ! C’est Sandra, la Madeirensa, qui me tient ce propos dans un français hésitant. Caviste au bar à vins 1811 de la Maison Blandy’s Sandra en voit défiler des hordes de touristes, près d’un million et demi par an dans l’île. Disons que ceux qui poussent sa porte sont plutôt des amateurs assoiffés en recherche de sensations nouvelles ou des habitués locaux.

L’archipel volcanique de Madère, une région autonome du Portugal située en plein atlantique à 700 km des côtes marocaines, a tout d’un petit paradis sub-tropical. Le climat délicieux de ce début d’automne, la végétation exubérante avec ses bougainvilliers colorés et ses frangipaniers parfumés vous donnent de furieuses envies de randonner ou de golfer, c’est selon ; mais il faut des jambes, car ici tout grimpe à plus de 10%.

En récompense, le paysage vous offrira les plus beaux points de vue sur la baie de Funchal, la capitale.

Alors le vin ?

Evidemment il y a des accointances avec le vin de Porto : même principe du vin muté par ajout d’alcool en cours de fermentation ; même principe de la valorisation-bonification par le vieillissement, même suprématie des maisons de commerce et d’élevage anglaises.

Après il y a la saga particulière des vins de Madère- le vin préféré des pirates disait-on car il bonifie avec le roulage et le tangage pour donner du cœur au ventre des équipages ; un détail qui n’avait pas échappé à l’amiral Nelson qui en commanda des quantités astronomiques.

Aujourd’hui le vignoble s’étend sur 500 hectares sur la face sud de l’île, les sols volcaniques conférant naturellement une forte acidité au vin, ce qui en fait sa typicité. Un vignoble très morcelé, exploité par 2000 viticulteurs qui vendent leurs raisins aux huit maisons de commerce et d’élevage restantes ; une petite production locale de vin rouge, blanc et rosé perdure.

Comment s’y repérer ?

Les vins de Madère sont des vins mono-cépages, classés tout simplement par le nom du cépage : sercial, bual, verdehlo, malvoisia (malmsey en anglais) pour les cépages blancs ; terrantez, tinta negra pour les rouges.

Lisez bien les mentions : 5ans, 10ans, 15ans, 20ans et plus, qui indiquent le temps minimum de vieillissement en barrique. Des barriques de chêne américain fabriquées sur place.

Ah ! un élément important : la part des anges. Les fûts sont conservés à température ambiante, accélérant ainsi l’évaporation, l’oxydation et la concentration avec 3 à 5% de perte par an. Ce qui veut dire qu’un Malmsey de 15 ans sera plus intense, plus concentré qu’un Malmsey de 5 ans. Son prix sera aussi plus intense.

Last but not least : la colheita, c’est-à-dire le millésime. L’Institut des vins de Madère accorde 2- 3 fois par décennie un millésime en fonction de la qualité de la récolte. Un colheita passe au moins 10 ans en vieux foudre puis il est mis en bouteilles stockées verticalement ; et là on attend, patiemment quelques décennies avant la mise sur le marché. Mécanique parfaitement rodée sur le plan commercial, il y en a pour toutes les bourses ; la maison Blandy’s propose des vins allant de 10 à 1000€, comme ses concurrents d’ailleurs. Tout va-t-il si bien dans le meilleur des mondes ?

Les jeunes ici préfèrent la bière, les vieux Madères ne sont plus accessibles, alors on travaille essentiellement pour le tourisme, avec des accords mets-vins originaux pour élargir les occasions de consommer me dit Sandra, qui pour l’instant rejette le Madère-tonic. Je crois qu’elle était heureuse de me faire sentir la subtilité des saveurs d’un Verdelho, un Malmsey et un Bual de 10 ans d’âge.

Allez, je vote pour le Bual medium rich : fine acidité, puissance d’arômes vieux bois et fruits secs et une final explosive, miellée torréfiée, prête à épouser tous les fromages à pâte persillée qui traineraient par-là, ce qui n’était pas le cas.

Cette grande famille des VDN, des vins mutés, des liquoreux, des moelleux, je l’aime, car une goutte de ses vins enchante mon palais ; bien sûr les grands vins de Madère font partie de la famille.

Jean Philippe

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