le paradoxe québécois

Au Québec, la distribution du vin est régie par un monopole. Les prix s’affichent en conséquence. Pourtant, curieusement le Québec est la province où la consommation de vin est la plus forte du Canada : c’est le paradoxe québécois !

Il fait -25°c en ce soir d’hiver montréalais. Je sors de la SAQ-Sélection de l’avenue du Mont-Royal, je referme hermétiquement le zip de ma Canada Goose, petit sourire en coin : J’ai voulu impressionner le vendeur en lui racontant l’histoire de la bouteille que je venais de choisir : une Truffière 2014 en appellation Grignan-les-Adhémar du domaine de Grangeneuve mais…il la connaissait déjà  ! Car Nathalie Bour, vigneronne, était passé par là quelques mois plus tôt et son vin se retrouve maintenant régulièrement dans l’espace cellier de la SAQ. Comme quoi les vignerons français font bien leur boulot !

La tempérance plutôt que l’abstinence

Prononcer “Essacu“. La Société des Alcools du Québec, est une société d’état dont le mandat est de faire le commerce des boissons alcooliques : spiritueux, bière, cidre et vin bien sûr. Pour faire court, C’est un monopole né en 1921 dans le sillage de la Prohibition américaine (qui n’a jamais été appliquée au Québec) qui a voulu promouvoir la tempérance plutôt que l’abstinence.

La SAQ verse des taxes, des droits ainsi qu’un dividende au gouvernement du Québec. Son unique actionnaire est le ministre des Finances du Québec.

Au Québec, vous ne pourrez pas acheter de vin en dehors du réseau de la SAQ. Enfin pas tout à fait : d’abord si le principe d’acheter votre vin à un monopole d’Etat vous fait fuir, il vaut mieux chausser les raquettes et filer vers la Route des vins du Québec, car les vignerons ont, eux, le droit de vendre au caveau, heureusement !

Ensuite il y a 8000 épiceries et dépanneurs  qui, eux aussi, vendent du vin. Mais ils ne peuvent vendre que du vin embouteillé au Québec, et pas du vin québécois. Donc du vin qui a voyagé en vrac, en pinardier…Et s’ils voulaient vraiment vendre du vin québécois, il faudrait qu’il ait été mélangé par un fabricant de vin autorisé au Québec. Ils ne peuvent pas vendre non plus les vins de la SAQ, sauf 8 vins…

Stop, je m’égare dans les méandres d’une réglementation incompréhensible ! Disons que pour faire court là encore, on les appelle des vins d’épicerie

les Belges du Canada

Bon, vous l’aurez compris, vous n’avez pas vraiment le choix, revenons donc à la SAQ ou plutôt aux amateurs avertis québécois. Bien que le Québec ne représente que 23% de la population canadienne (ndlr: ce qui est déjà pas mal…) la vente à la SAQ représente 75% des ventes de vins du Vieux Monde : France, Italie, Espagne, Portugal, c’est un marché mature dans le vin, on se laisse volontiers comparer aux Belges en terme de goût, de connaissance du vin, aux Japonais aussi, les Japonais ont commencé à boire du vin dans les années 70, nous aussi, c’est la même chose…me dit Gilles Goulet, directeur au service des Achats de la SAQ, qui me reçoit dans ses magnifiques bureaux de Montréal, aux pieds du pont Jacques Cartier.

Aujourd’hui les Québécois sont les plus grands consommateurs de vins en Amérique avec 24 litres par an et par habitant. On boit même plus que les Californiens. On est parmi les derniers à boire de l’alcool mais les premiers à boire du vin. 70-75% des ventes ce sont des bouteilles de vin. Tandis que, si vous roulez vers l’ouest pendant une heure et demie, vous arrivez dans la province voisine et là c’est 70% de spiritueux…

Là, ce n’est pas la nécessité qui nous mène !

Ce qui est frappant lorsqu’on pénètre dans une SAQ, et j’ai fait le test dans plusieurs des 406 succursales, c’est la sensation forte d’entrer dans un lieu inhabituel, un temple dans lequel règne une ferveur éclairée, mêlée de raffinement et de promesse de plaisir. Au centre les vins courants, sur les côtés l’espace cellier.

L’intérêt manifesté par les clients, sans distinction de sexe, n’a d’égal que la connaissance de l’ensemble des produits du monde entier qu’en ont les vendeurs et qui offrent un véritable service-conseil. Nos clients attendent de nous qu’on leur transmette l’histoire d’un vin, de son domaine, pour ensuite pouvoir la raconter à leur tour ; il faut leur fournir une punch line ! me confie René, vendeur conseil. Voyez, cette cliente voulait connaître la différence entre un Médoc et un Saint Emilion…

Voilà pourquoi il est indispensable pour nous de rencontrer les vignerons ou, à défaut, leur agent : pour nous donner les clés…

On a deux grands répertoires de produits, poursuit Gilles Goulet : les produits de consommation courante c’est à dire 1200 références en permanence qui représentent 80% de notre CA…Evidemment pour être référencé dans ce répertoire, il faut disposer du volume de production adéquat et aussi répondre à des appels d’offres :  présélection, sélection finale et des critères qui sont appliqués…c’est assez rigide. On est dans le schéma de la grande distribution. Impossible de faire du gré à gré avec un produit qui potentiellement va faire 3 millions de dollars canadiens par année…

Mais le deuxième répertoire ce sont les produits de spécialités qui arrivent par lot, soit près de 8500 produits différents tout au long de l’année. Ce sont les petits lots de la Bourgogne, de Bordeaux, c’est une multitude de cas, alors là bien sûr il n’y a pas de continuité.

Un marché qui reste accessible aux petits producteurs ? 

Tous ceux qui, en Europe, disent : mais moi je suis bien trop petit pour le marché du Québec, non et non, il n’y a pas de petits producteurs, il n’y a que des bons producteurs: c’est ce qu’on recherche, il n’y a pas de quantité minimum. On achète n’importe quelle quantité. 

Pas d’appel d’offres cette fois mais une sélection rigoureuse sur dégustation à l’aveugle et les médailles glanées au Concours Général du salon d’Agriculture n’auront aucun effet sur le jury ! Parce que vous croyez que votre vérité est meilleure que la nôtre ? me lance, comme un défi, Gilles Goulet !

Alors, maudit Français, iras-tu proposer tes charmes aux amateurs québécois ?

François

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